Travailler plus pour apprendre plus. Cela paraît faire du sens. Pourtant cela n’est pas aussi évident. Les études en neurosciences montrent une particularité dans le fonctionnement de la consolidation de la mémoire : le cerveau  a besoin d’un décrochage. Cela ne veut pas dire pour autant que le cerveau ne fait rien. Les scientifiques disent que le cerveau se met alors en mode «  réseau du mode par défaut ». Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est ce que l’on va voir dans ce dossier avec les conséquences sur l’enseignement et la formation, avec 3 erreurs communément commises.

Par Jean-François MICHEL ( Auteur « Les 7 profils d’apprentissage » Ed.Eyrolles 2005, 2013 et 2019 )

 

Sandrine est étudiante, elle vient d’intégrer la première année de médecine. L’année la plus difficile et la plus exigeante. En fin d’année l’objectif est de réussir l’examen, ou plutôt le concours qui déterminera le passage en 2ème année et l’orientation possible. Car Sandrine veut devenir médecin. Se classer parmi les premiers est un impératif. Alors elle s’est juré de travailler comme jamais pour augmenter ses chances de réussite.

Après chaque cours en amphi, Sandrine ne perd pas de temps à discuter ou se distraire. Direction, la bibliothèque où elle révise, apprend par cœur des termes médicaux, parfois indigestes.

Son objectif : passer  8 heures de travail productif.

Sa stratégie est de réduire les temps morts. Elle est friande d’astuces et d’outils pour mieux mémoriser : carte mentale (MindMapp), carte mémoire, méthode Pomodoro.

Au bout d’une heure de travail, elle passe immédiatement à une autre matière. Elle s’accorde une pause généreuse à midi : 1h30. Elle prend le temps de manger et de penser à autre chose, avant de reprendre.

Si Sandrine a une bonne mémoire, au bout d’un mois de dur travail, elle s’aperçoit qu’elle ne retient pas aussi bien qu’en début d’année. Comme un truc qui ne fonctionne pas ! Elle travaille beaucoup, mais elle a l’impression de faire du surplace. Parfois, elle n’arrive pas à tout à assimiler de ses cours. Aurait-elle une mémoire défaillante ? Ou alors la fatigue ? Elle n’en a pas l’impression. Elle veille à bien dormir. Elle se couche tôt et se lève tôt. Sa semaine est rythmée par 3 séances de jogging. Elle se sent en forme. Que se passe t-il alors ?

Je sais, vous n’êtes peut-être pas étudiant en médecine comme Sandrine. « Mais alors quel est le rapport alors?! »  

Il y a en bien un : vous pensez, comme Sandrine, que plus on apprend par cœur longtemps, plus on fait travailler sa mémoire et mieux c’est. Et on peut même extrapoler sur le fait que plus on travaille dur pour apprendre, plus on assimile. C’est même logique, presque du bon sens.

Pourtant, les études scientifiques montrent que cette croyance est non seulement fausse, mais en plus contreproductive comme Sandrine en fait l’expérience. J’imagine que cela vous surprend.

 

Travailler plus ?

 

Alors je vais vous vous surprendre : travailler plus n’est pas forcément gage d’efficacité. Et c’est particulièrement vrai pour la mémorisation. Je m’explique : la mémoire a besoin de temps de repos pour que les informations, stockées dans la mémoire à court terme, se consolident dans la mémoire de long terme.

C’est ce qu’ont constaté en 2011 les chercheurs RIKEN Brain Science Institute. Ils ont découvert « l’effet  d’espacement ». [1] Qu’est-ce que c’est concrètement ? C’une amélioration de l’assimilation de l’information par la mémoire de long terme lorsque celle-ci est répétée au cours d’intervalles de temps espacés. De nombreux scientifiques ont supposé que cet effet était lié au processus de consolidation de la mémoire, mais les mécanismes sous-jacents restaient encore flous.

Un élément de réponse a été apporté par la suite par Alison Preston, professeur de psychologie et de neuroscience et Margaret Schlichting chercheurs de l’Université du Texas, à Austin (États-Unis) [2].

Les deux scientifiques ont constitué 2 groupes de personnes qui apprenaient à reconnaître des séries de photos, notamment des visages et à les mémoriser. Dans le premier groupe, il a été demandé de faire travailler sa mémoire le plus possible et de pousser l’effort le plus loin possible. Dans le second groupe,  les chercheurs ont demandé de prendre une pause à intervalle régulier après 20 minutes environ de mémorisation. Durant cette petite pause de quelques minutes, les personnes de ce groupe pouvaient repenser à ces séries de photos ou ne penser à rien.

Bilan : les personnes du deuxième groupe (qui s’accordaient une succession de pauses très courtes) avaient des résultats bien plus satisfaisants dans la restitution et la reconnaissance des photos.

S’accorder des moments réguliers de « décrochage cérébral »

L’erreur de Sandrine est donc de ne pas donner le temps nécessaire à son cerveau pour consolider sa mémoire. Après 1 heure pour apprendre une leçon et apprendre des termes par cœur elle passe immédiatement à une autre matière. Ses pauses, elle les consacre à consulter ses messages Facebook et répondre à ses messages de son téléphone portable.

Avec ce rythme, la mémoire n’a pas le temps de consolider n’a pas le temps de consolider dans la mémoire de long terme.  L’effet d’espacement est absent. À un moment, Sandrine sature.

Beaucoup d’élève, d’étudiants de bonne volonté, qui veulent réussir font cette erreur. De même que beaucoup d’enseignants ou de formateurs inondent leurs cours d’un peu trop de connaissances et de principes théoriques à assimiler.

Quelle serait la bonne méthode de mémorisation ?

Selon  William R. Klemm, professeur en neurosciences de l’université A&M du Texas,   un étudiant devrait passer de courtes périodes (disons, 15 à 20 minutes) d’études intenses, suivies immédiatement d’une période de repos comparable à une « mort cérébrale » d’une courte durée (2 ou 3 minutes ) sans s’engager dans des stimulus intenses ou une nouvelle tâche d’apprentissage [3].

Qu’est-est que la « mort cérébrale » ? Cela veut dire, déconnecter son cerveau de toute activité. En résumé, c’est de ne penser à rien, voir rêvasser même. Le terme scientifique approprié est  « l’activation du réseau du mode par défaut ».

 

L’activation du réseau du mode par défaut de notre cerveau

 

Aussi surprenant que cela puisse paraît, même au repos notre cerveau travaille. Ce n’est pas pour autant qu’il ne fait rien. Sauf qu’il s’adonne à d’autres tâches qu’il ne peut pas traiter lorsque l’on est concentré ou réalise une tâche précise.

Bref, le cerveau continue son activité même quand l’on ne fait rien. Cette découverte a été faite par l’équipe de Marcus Raichle, professeur de radiologie à la Washington University School of Medicine (Saint Louis, Missouri). Il a fait part de sa découverte dans un article paru en 2001 dans la revue « PNAS » (Comptes rendus de l’Académie des sciences américaine). [4]

Attention, il ne s’agit pas de confondre repos cérébral et distraction. Par exemple, si au bout de 30 minutes de travail vous vous accordez cette petite pause en consultant votre smartphone, ou vos e-mails, vous passez d’une tâche à une autre. C’est une distraction. À la fin de la journée, vous allez saturer votre cerveau.

Mais concrètement comme mettre son cerveau en mode « mort cérébrale »  où le mode du réseau par défaut est activé ?

C’est vraiment se couper de toute activité. Ne pensez à rien ou rêvez. C’est une période où vous laissez divaguer vos pensées. Vous êtes en mode « rêveurs ». Vous décrochez.

Pour vous aider, vous pouvez utiliser les mini-jardins japonais ou mini-jardins zen. [5]

Le jardin japonais est un petit support en bois rempli de sables et de quelques cailloux. Là durant quelques minutes vous agencez les cailloux à votre goût, vous déplacez le sable pour aménager votre jardin. N’y mettez aucun sens, ne cherchez pas à faire quelque chose de beau. Le but est de faire en laissant votre esprit divaguer et penser à autre chose. Faites une pyramide avec les cailloux si cela vous chante. Du moment que vous arrivez à vous déconnecter de votre activité du moment.

Au Japon, on attribue au mini-jardin une vertu déstressante de relaxation.

Vous trouvez dans le  commerce des jardins japonais. Ou vous pouvez vous-même en construire un.

Un  petit exercice de méditation.

Vous pouvez utiliser un petit exercice de méditation simple. Par exemple de fixer un point …

Voici un exercice simple proposé par le psychiatre Christophe André [6]

Quelles applications dans l’enseignement et la formation ?

Si vous êtes dans la formation ou l’enseignement, vous pouvez utiliser ces principes pour vous-mêmes. Bien entendu, vous ne pouvez pas demander à vos élèves ou a vos stagiaires de se mettre à la médiation toutes les 20 minutes ou de construire son mini jardin japonais. Vous passeriez pour un excentrique.

Par contre, vous pouvez intégrer ces principes dans la préparation de vos cours ou dans la réalisation de vos formations. Et ainsi éviter quelques erreurs.

Erreur n°1 : faire des cours trop denses et non rythmés par de courtes pauses.

Si vous voulez que vos élèves ou vos stagiaires assimilent et mémorisent au mieux votre contenu, il est à éviter d’abreuver vos élèves de connaissance durant une heure. D’autant plus que l’attention est difficile à soutenir et ne dure pas plus de 5 minutes comme nous l’avons vu dans un précédent dossier (lien).

Il est facile de tomber dans ce piège et faire cette erreur quand l’on a du retard, ou que le temps restant pour boucler le programme est juste. La tentation est alors de « forcer » un peu pour avancer et terminer ce qui était prévu. Cela est d’autant plus vrai dans une session de formation où vous n’avez qu’un temps limité avec une évaluation à la fin. Souvent dans cette évaluation vous trouvez la question : « Est-ce que les objectifs du programme ont-ils été tenus ? »

Il ne s’agit pas non plus de laisser vos élèves, ou vos stagiaires, rêvasser indéfiniment. Bien que si certains le font, vous savez que c’est un besoin de leur cerveau de décrocher pour pouvoir consolider les informations dans la mémoire de long terme.

Pour reprendre le conseil de William R. Klemm, toutes les 20 à 30 minutes, coupez votre cours d’exercices de réflexion sur le sujet abordé.

Ici, il ne s’agit pas de faire des exercices d’application, mais de réflexion, assez courts, avec des questions du type  « que pensez-vous si… ».

Par exemple, si vous êtes professeurs de français, et que vous étudiez la littérature comme les misérables, posez à vos élèves des questions du genre :

« Pensez-vous que Victor Hugo à raison de … »

« Que pensez-vous de l’action de Jean ValJean ? »

« À sa place qu’auriez-vous fait… ? »

Si vous êtes dans la formation professionnelle, vous pouvez amener les stagiaires à s’interroger sur l’application concrète de ce que vous venez de voir.

Vous pouvez poser les questions en « pourquoi  » ce qui va contenter les élèves de profils de compréhension de type kinesthésique et donner du sens à votre contenu

« Que pensez-vous de …? »

« Pourrions-nous faire autrement … ? »

« Et si nous faisons X que se passerait-il ? »

Laissez chercher vos élèves. C’est une bonne occasion de couper. Cela leur laisse de l’espace pour divaguer légèrement. Apportez des éléments de réponse à ces petites pauses de réflexion et reprenez votre cours.

Si vous comptez ponctuer votre cours d’exercices applicatifs, laissez alors entre 4 et 5 minutes pour passer de votre exposé oral à l’exercice. Cela laisse un peu de temps au cerveau de vos élèves ou de vos stagiaires à se mettre en mode par défaut le temps d’un instant.

Erreur n°2 : chasser les rêveries.

Si vous surprenez un élève en train de rêvasser, c’est que, probablement, son cerveau a trop d’information.  Il a besoin de les traiter d’où ce décrochage. C’est d’autant plus vrai pour les enfants en primaire où l’apprentissage est particulièrement intense pour le cerveau.

Comme l’a démontré le neuropsychologue Kalina Christoff [7] rêvasser permet une meilleure mémorisation des informations. Et elle va même plus loin :

« Lorsque vous rêvez éveillé, vous n’atteignez peut-être pas votre objectif immédiat – lire un livre ou porter votre attention en classe – mais votre esprit prend peut-être ce temps pour aborder des questions plus importantes de votre vie, telles que l’avancement de votre carrière ou vos relations personnelles ».

Cela ne veut pas dire qu’un instituteur doit laisser un élève rêvasser durant toute la journée. Mais les successions de rêveries (de courte durée) dans la journée sont bénéfiques aussi bien pour l’assimilation du cours que pour sa construction psychique.(

De toute façon nous sommes rarement concentrés. Le cerveau humain par nature divague.

Selon une enquête d’Havard (qui a recensé toutes les informations auprès de 250.00 études), nous « rêvassons » à 46,9% de notre temps en errance mentale. Pour le Docteur Matthew Killingsworth de l’université d’Havard, « L’errance mentale semble omniprésente dans toutes les activités. Et cette étude montre que nous vivons dans un degré important de non-présent ».[9]

Certains enfants ont un contexte familial difficile qui n’est pas toujours perceptible par les  enseignants ou les maîtres des écoles. Ces enfants sont donc plus susceptibles d’avoir ce besoin de s’évader durant cours.

Alors bien sûr ces rêveries, ces absences sont dommageables pour une bonne scolarité. Mais, il est impossible d’aller contre le besoin humain. Certes, la scolarité s’en trouvera perturbée, mais bien moins si l’enseignant tient compte de ce besoin (sans non plus tomber dans l’excuse). Il y a un juste milieu à trouver.

Cette information est utile pour avoir un point de regard différent et peut-être plus juste sur une classe d’élèves. En tout cas, elle modifie votre perception et votre état d’esprit dans un sens plus productif. Ce qui permettra de trouver les actions justes. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille être laxiste pour autant.

Ce besoin, de rêverie ou de période d’absence momentanée, pourra se manifester chez les élèves de profils d’identité du type « intellectuel ». Plus que quiconque, ils auront besoin parfois de s’isoler.

Erreur n°3 : remplir la classe de tableaux et d’affichages

Si vous vous entrez dans une classe de primaire, vous verrez très souvent des murs ornés d’affichages.

 L’intention est en soi assez bonne : rappeler à l’esprit des choses essentielles comme les tables de multiplication, les règles de grammaire, etc.

En formation, certains formateurs aiment accrocher les schémas et les concepts sur paperbord.

Sauf que tous ces affichages sont autant de distractions possibles. Car cette position en « mort cérébrale » où le cerveau se met en mode «  réseau par défaut » est très fragile. Un œil sur un graphique suffit au cerveau à se remettre dans un mode d’activité.

Cela ne veut pas dire que tout affichage est à proscrire. Seulement veiller qu’il ne devienne pas une source de distraction potentielle.

 

 

 

Par Jean-François MICHEL ( Auteur « Les 7 profils d’apprentissage » Ed.Eyrolles 2005, 2013 et 2019 )

 

Références et sources

[1] Takehito Okamoto, Shogo Endo, Tomoaki Shirao and Soichi Nagao « Role of Cerebellar Cortical Protein Synthesis in Transfer of Memory Trace of Cerebellum-Dependent Motor Learning ». Journal of Neuroscience 15 juin 2011.

[2] Schlichting, M. L., and Preston, A. R. (2014). « Memory reactivation during rest supports upcoming learning of related content » Proc. Nat. Acad. Science. Published ahead of print October 20, 2014, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25331890

[3] William R. Klemm Ph.D « Study Suggests Mental Reflection and Rest Boost Learning. Mental downtime protects temporary memory from erasure ». 25 février 2015 https://www.psychologytoday.com/us/blog/memory-medic/201502/study-suggests-mental-reflection-and-rest-boost-learning

[4] Marcus E. Raichle, Ann Mary MacLeod, Abraham Z. Snyder, William J. Powers, Debra A. Gusnard, and Gordon L. Shulman « A default mode of brain function ».

Janvier 2001 https://www.pnas.org/content/98/2/676

[5] Susan M. Pollak MTS, Ed.D., « The Japanese Garden: À Place of Refuge. A surprising way to manage holiday stress ». Psychology today 13 décembre 2017

https://www.psychologytoday.com/us/blog/the-art-now/201712/the-japanese-garden-place-refuge

[6] Christophe André : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Andr%C3%A9

[7] Kalina Christoff, Alan M. Gordon, Jonathan Smallwood, Rachelle Smith, and Jonathan W. Schooler. « Experience sampling during fMRI reveals default network and executive system contributions to mind wandering ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 2009; DOI: https://www.pnas.org/content/106/21/8719

[8] Brain’s Problem-solving Function At Work When We Daydream : « Our brains are much more active when we daydream than previously thought » University of British Columbia Mars 2009 https://www.sciencedaily.com/releases/2009/05/090511180702.htm

[9] « Wandering mind not a happy mind ». The Harvard Gazette 11 Novembre 2010

https://news.harvard.edu/gazette/story/2010/11/wandering-mind-not-a-happy-mind/

Ressources complémentaires en français

« Que fait le cerveau quand il ne fait rien ? ». Publié le 21 mars 2013

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/03/21/que-fait-le-cerveau-quand-il-ne-fait-rien_1852147_1650684.html

« Mémoire : il faut savoir la mettre au repos ». 24 Juillet 2017 https://www.e-sante.fr/memoire-il-faut-savoir-la-mettre-au-repos/actualite/616171

« L’importance du repos dans le processus de mémorisation ». Article publié en 06/07/2011 https://www.rtflash.fr/l-importance-repos-dans-processus-memorisation/article

 

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