2014_01_18_violence Quelle école aujourd’hui n’est pas concernée par ce problème ? On n’en parle cependant pas plus que ça. Est-ce le signe d’un déni, s’obstine-t-on à ne pas vouloir ressembler aux autres ? Est-ce le signe d’autre chose ? Ne sait-on pas définir ce qu’est la violence ?

En finir avec la loi du silence

Suite à la scène précédemment citée, certains enfants ont eu une punition : écrire quelque chose sur ce qui s’était passé et interroger sa conduite, faire signer par les parents. Les parents, au regard du texte écrit par leurs enfants, ne pouvaient pas supposer la gravité des faits. Trois semaines plus tard, réunion de Conseil d’Ecole. Le lendemain, des parents apprennent qu’il en a été question, que le directeur en a parlé, apprennent aussi ce qu’il s’est réellement passé. Les parents interrogent les représentants des parents d’élèves : que vont-ils dire dans le compte-rendu ?

Et là c’est la stupéfaction. Ils ne savent pas s’ils vont l’écrire, ils ne pourraient pas être libres de leur expression, ils seraient supervisés par les enseignants. Il n’y a rien là d’objectif, ce sont des croyances. On n’imagine en effet pas des enseignants, personnes éclairées, professionnels de l’école de la République, museler la parole. Et les croyances pourraient continuer à aller bon train « si je parle, est-ce que l’enseignant ne va pas s’en prendre à mon enfant ? », etc.

Toujours est-il qu’il ne faut pas se présenter aux élections de représentants des parents d’élèves si l’on n’est pas prêt à en assumer les missions, inconnues pour certaines en début d’année scolaire.

Les langues se délient

Dans la journée, entre parents, les langues se délient. Certains enfants de maternelle avaient parlé d’étranglements entre enfants. Peut-être ne les avait-on pas pris au sérieux car si ça avait été sérieux, les maîtres en auraient parlé. Peut-être ne les avait-on pas pris au sérieux car les parents, déjà, sans s’en rendre compte, s’étaient habitués à la banalisation. Les parents interrogent alors davantage leurs enfants. Certains parents apprennent par d’autres parents que leurs enfants se sont déjà faits étrangler. C’est le téléphone arabe.

Le soir, il y a réunion de l’Association des Parents d’Elèves. Face à l’attitude indécise des représentants des parents d’élèves, ils décident d’en parler –après avoir vérifié que ce type de sujet puisse rentrer dans le cadre de leurs missions. Ils attendent dix jours mais voyant que le compte-rendu du Conseil d’Ecole n’arrive pas en glissent quelques mots dans leur compte-rendu de réunion. Parce qu’il s’est passé quelque chose de grave et que c’est la moindre des choses de l’inscrire quelque part.

L’écrire, c’est ne pas banaliser. L’écrire signifie aux enfants concernés –victime, agresseurs et suiveurs- que ce qui s’est passé n’est pas normal, que ce n’est pas la routine, que ce n’est pas un jeu. Le compte-rendu du Conseil d’Ecole peine à venir. Des parents présents à la réunion avancent que le directeur en a parlé par erreur, par accident, que ça n’était pas prévu. Chercherait-on des prétextes pour ne pas en parler ? Pour le psychologue toutefois, l’erreur, l’accident n’existent pas. Tout est acte manqué. Ça a été parlé car ça devait être parlé. Que ça passe par des actes manqués nous montre à quel point ce sujet est délicat, à quel point il est difficile de mettre à l’ordre du jour d’une réunion « les violences à l’école ». Certains parents semblent tiraillés entre des croyances d’un autre âge et la prise en considération de l’impossibilité du silence.

Éviter l’omerta des parents

Si les parents pratiquent eux-mêmes l’omerta, comment pourrait-il en être autrement des enfants ?

Un mois après, le compte rendu paraît. Il parle de « conflits entre enfants », d’« incidents ». Un conflit implique deux personnes qui se disputent autour de quelque chose. Quand un enfant est agressé, harcelé, il n’a rien demandé, il n’a rien provoqué, il n’est pas impliqué. Il ne s’agit donc pas de conflit mais de violence. Toutefois, dans le compte rendu, il en est question. Chacun se positionne. Les enseignants prévoient des discussions en classe autour de ces questions, des leçons de morale. Ils signifient qu’il n’est pas toujours nécessaire d’en référer aux parents, que certains problèmes peuvent être réglés en classe. Certes.

Mais encore faudrait-il préciser quels problèmes. Le président du syndicat inter -communal, responsable des temps extra-scolaires (garderie, cantine, activités, bus), rappelle le règlement. Il fait référence à un règlement existant d’un point de vue légal. Il s’agit d’un règlement purement répressif et qui n’invite plus à des sanctions à connotation éducative depuis son dernier remaniement. Il se présente en trois actes. Dès lors qu’un enfant transgresse, les parents reçoivent un courrier.

Le problème de ce courrier est qu’il est rédigé de façon telle qu’il semble davantage punir les parents que l’enfant, il n’invite pas à la coopération. A la deuxième transgression, les parents sont convoqués. L’enfant aussi sans doute. C’est comme si, encore une fois, il s’agissait de punir les parents. A la troisième transgression, l’enfant est exclu. Ainsi, ce règlement semble plus avoir pour conséquences de braquer les parents et de créer des tensions entre syndicat et parents.

L’enfant, lui, se mettra du côté de ses parents… Ce n’est pas un règlement qui invite à la coopération, qui appréhende les parents comme des adultes égaux, il tend plutôt à les placer en position infantile. Enfin, les parents –comme dans le compte rendu de l’Association des Parents d’Elèves- rappellent l’importance du rôle des parents en matière de prévention de la violence à l’école

Cet épisode vécu dans une école rurale montre à quel point le sujet est tabou. Alors de là à se mettre autour d’une table pour en parler ! C’est ce qu’auraient souhaité des parents dont l’enfant de 9 ans était harcelé depuis 1 mois à l’école. Ils ont eu beau dire personne ne les a écouté, rien ne leur a été proposé. Ils auraient souhaité une réunion. Et certainement que si une réunion avait été organisée autour de ce sujet alors il aurait été signifié aux enfants agresseurs que quelque chose était anormal dans leur comportement.

Mais ce fut le silence alors ils ont continué. Jusqu’à ce jour où l’enfant de 9 ans a été passé à tabac sur le trajet école-maison, par 3 autres enfants. Ces 3 enfants se retrouvent à la gendarmerie. Ça aurait pu être évité. Quant à l’inspectrice d’académie, elle ne trouve rien d’autre à dire, devant une caméra de télévision, le sourire aux lèvres « ça ne s’est pas passé à l’école ».

Une fillette de 8 ans dit à sa maman que le garçon à côté de qui elle est en classe ne cesse de l’embêter. Sans arrêt, il la touche, il touche à ses affaires. Il faudrait à ce garçon un mur réel, le mur symbolique, la frontière entre lui et les autres ne semblant plus exister. Pourtant, pour ce garçon de 8 ans, il semblerait que cette frontière existait.

Or, il y a dans la classe de ces deux enfants, un enfant pour qui cette frontière n’existe vraisemblablement plus depuis longtemps. La coopération enseignant-parents ne semble pas possible. Cet enfant n’est donc jamais contenu dans ses débordements et se trouve dans un état psychique certainement très inconfortable, ce qui l’invite à toujours plus déborder, histoire de se débarrasser de ce qui le gêne de l’intérieur. Le problème dans cette situation est que cet enfant influence le groupe. Les autres enfants, habitués à se contenir, ont un modèle de non-contenance que personne n’arrête. Alors pourquoi eux ne se laisseraient-ils pas aller ?

Le trouble du comportement devient alors contagieux. L’enfant de 8 ans qui savait se tenir ne cesse d’enquiquiner sa voisine. La fillette a répété à sa maman, elle a osé, car depuis quelque temps, dans cette école, de la violence, on en parle. La maman en a alors parlé à l’enseignant. L’enseignant a changé le garçon de place. Le garçon n’est plus à côté de la fillette et ne l’embête plus par ailleurs. Que la maman ait parlé, que l’enseignant ait agi ont signifié à cet enfant, lui ont rappelé que quelque chose n’était pas normal dans son comportement. Ce qui lui permet de se réguler et de s’arrêter. Cet exemple est aussi très révélateur concernant les effets de contagion.

Dossier et texte : Violaine VERDOUX

Violaine Verdoux est psychologue à la Maison de la santé. Elle exerce également en cabinet à Lembeye (64 – Pyrénées-Atlantiques)

 

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