Comme professionnel de la formation et de l’éducation, vous avez déjà probablement constaté cela : une personne (ici un élève) agit bien différemment lorsqu’elle est en groupe que seule. Comment cela s’explique ? Quelles sont les applications concrètent dans une classe ou face au nombre ?  Comment agir face aux perturbateurs qui profitent du phénomène de groupe ?
 
Des réponses sont apportées par cette interview de Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes 2. 

Est-il vrai que l’opinion de la majorité influence notre jugement ?

Oui tout à fait. C’est la raison pour laquelle les sondages peuvent influencer une élection. Vous serez plus susceptible de voter pour un candidat en tête d’une élection par exemple. Là aussi rien n’est absolu, mais la psychologie sociale a démontré cela à travers de nombreuses expériences. La pensée de groupe influence incontestablement nos choix, cela ne veut pas dire non plus que le groupe détermine nos choix.

Vous indiquez dans votre livre que la pensée de groupe peut nous  entraîner à faire des choses que nous n’aurions pas faites individuellement.  Est-ce parce que  la majorité influence notre jugement ?

Dans ce cas, c’est un peu différent. On parle de groupe de 4, 5 personnes, pas de l’opinion d’une majorité. Si par exemple on me demande de financer une entreprise qui perd de l’argent, individuellement je ne le ferais pas, même si l’argent à investir ne m’appartient pas. Mais si nous sommes 5 personnes autour de la table, que l’on discute des bénéfices possibles dans 10 ans on peut être amené à prendre une décision plus risquée. Même si la probabilité que l’entreprise fasse faillite est forte.

Pourquoi ? Parce que si elle fait effectivement faillite, ce n’est pas moi qui serais responsable (même si j’ai ma part de responsabilité), car je n’ai pas été seul. On est alors déresponsabilisé quelque part, car si on a participé effectivement à la prise de décision, on ne porte pas le projet pour autant. En résumé, il y a une déresponsabilisation, car je n’ai pas été seul à prendre la décision. C’est un phénomène de groupe très classique.

Cela peut avoir de lourdes conséquences notamment quand un jeune qui se retrouve dans un groupe. Il peut devenir violent ou être amené à commettre des violences contre son gré ?

C’est cela. Nous étions tous ensemble, ce n’est pas moi qui aie pu vandaliser, fait des dégâts ou causé du dommage, mais c’est nous tous. Oui, j’ai donné peut-être un coup de pied, mais c’est tout ce que j’ai fait. C’est le même processus que je décris avec l’entreprise et la prise de décision : le jeune en question n’aurait pas agi ou pris le risque d’agir ainsi s’il avait été seul.

Donc la violence se manifeste surtout quand il y a un phénomène de groupe ?

Pas exclusivement. En cas de violence individuelle, c’est le fait de la caractéristique de l’individu. Dans la violence collective, il y a un effet d’entraînement.

Comment faire alors ? Comment éviter que des jeunes, que des groupes de jeunes aient des comportements violents portés par un groupe ?

Il faut individualiser. Si vous avez par exemple un groupe d’élèves dans la classe qui crée le désordre, il ne faut pas les interpeller ou communiquer avec eux en tant que groupe, mais en rappelant qu’ils sont des individualités. La solution par exemple est de s’adresser à chacun d’eux séparément. Vous ne vous adressez pas à l’ensemble de ces élèves, car vous vous adresseriez au groupe, mais convoquez un à un chaque élève pour faire votre remontrance et quitte à prendre des sanctions qui seront individuelles. Au final, peu importe votre méthode, il est essentiel de ramener chaque élève à une individualité, de les désolidariser du groupe.

C’est une stratégie très utilisée par les forces de l’ordre par exemple. Imaginons que des individus occupent une institution, un établissement en revendiquant une cause. Pour faire évacuer les lieux dans le calme sans créer d’incident, les forces de l’ordre, dans leur intervention, vont chercher à établir un contact dans le but d’individualiser les personnes. Pour cela les forces de l’ordre vont chercher à donner des noms. Ils vont chercher le chef, le chef présumé avec l’objectif de parler avec une personne en particulier.

À partir du moment où la personne a donné son prénom, les forces de l’ordre ont gagné : elles vont lui faire prendre conscience qu’elle n’est pas là pour le groupe, mais pour elle-même. Les personnes qui auront été nommées n’auront pas de comportement extrême, car elles auront retrouvé leur individualité. Je peux vous garantir que cette stratégie centrée sur l’individualisation fonctionne très bien.

Cela paraît simple. N’est-ce pas la vieille devise : diviser pour régner ?

Oui c’est simple dans la mesure où vous avez une stratégie d’individualisation. Ce n’est pas exactement le sens de « diviser pour régner » où l’objectif est de diminuer les forces, et de semer des divergences dans un groupe. Vous aurez une scission du groupe en 2 ou 3 autres groupes aux opinions divergentes. Mais vous avez toujours affaire à un groupe où des individualités peuvent agir dans un effet de groupe.

Si on en revient à notre groupe de perturbateurs au fond de la classe. Comme dans mon exemple des forces de l’ordre, il suffit de nommer chacun d’entre eux en leur demandant individuellement de vous voir après le cours. Rien que cela, rien que cet acte va remettre chaque élève dans son individualité.  Non seulement ils auront un autre comportement, mais en plus ils se rendront compte que leurs agissements n’étaient pas très intelligents  en fin de compte.

Donc la stratégie pour séparer les perturbateurs est assez efficace.

Oui ! Tout à fait. Même si un élève est de tempérament perturbateur, il aura moins de force car il sera en face de ses responsabilités. Les autres ayant retrouvé leur individualité n’agiront pas de la même sorte. Ils auront tendance à être plus calmes.

Mais attention, cela dépend aussi de la personnalité de chaque élève. Si vous avez des élèves qui sont agités, ils resteront agités même en dehors d’un groupe. L’effet de groupe concerne des élèves qui normalement sont plutôt sérieux qui, subitement, se retrouvent à chahuter alors qu’ils sont de nature calme.

Pourquoi ? Parce qu’il se retrouve dans un groupe. J’en reviens au début de ce que je disais : l’effet de groupe vous amène à faire ce que vous ne feriez pas individuellement.  Là non plus, il ne faut pas dire  qu’un élève est dans un groupe qu’il va obligatoirement chahuter. Bien sûr que non.

Est-ce que l’inverse peut être vrai à savoir : un élève un peu chahuteur peut devenir plus sérieux, car il est dans un groupe sérieux ?

Théoriquement oui, mais pour d’autres raisons de groupe. Ici l’effet de groupe joue quand il y a une prise de risque. Cette prise de risque vous ne la prendriez pas tout seul. Comme l’élève calme : il ne prendrait pas le risque de se faire punir ou d’être montré du doigt, de donner l’image d’un mauvais élève. Dans un groupe il pourrait dire que finalement c’est le groupe, pas forcément lui. Dans le cas d’un groupe sérieux, il n’y a pas de prise de risque vraiment. Mais il peut y avoir un effet positif du groupe, mais pour d’autres raisons.

Copyright – apprendreaapprendre.com / interview réalisé par Sophie Ravier – Reproduction non autorisée

Sylvain Delouvée Maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes 2, il est rédacteur en chef de la revue Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale et directeur de publication du site psychologie-sociale.org. Il est également le co-auteur de « Stéréotypes, préjugés et discrimination » (2008), « Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains  » (2010) et l’auteur du « Manuel visuel de psychologie sociale » (2010).

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2 Comments

  1. ce serait super de mettre des exemples merci en tout cas plus

    • Le phénomène de groupe (ou preuve sociale) est bien connu en psychologie sociale.

      Pour résumer l’opinion du groupe, surtout si elle est soutenue par une autorité, pousse à penser comme le groupe.
      Le phénomène de la preuve sociale peut être si puissant que les sondages d’opinion sont interdits une semaine avant une élection : le but est d’éviter que l’opinion du groupe majoritaire (dans le sondage) n’influence les individus d’opinions contraires.
      Surtout quand on est jeune, il est très difficile de manifester un désaccord face à l’opinion d’un groupe. En 1958, le psychologue social Herbert C. Kelman a mis en évidence trois causes :
      1. La complaisance qui permet de ne pas se faire remarquer, de ne pas avoir de problèmes.
      2. L’identification. La personne veut plaire aux membres du groupe. Alors elle s’identifie à lui pour avoir l’acceptabilité sociale. On parle alors d’influence normative.
      3. L’intériorisation. Quand le groupe (qui constitue une majorité) a une haute crédibilité, l’individu s’auto-convainc pour rallier l’opinion du groupe. Il a alors l’impression (fausse) d’adhérer de son plein gré.

      Le phénomène de la preuve sociale ou effet de groupe joue dans tous les domaines : la violence scolaire (abordé dans l’article), prise de décision etc.

      Bonne journée

      Jean-François

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