2016_08_01_genetique
Le fait de mémoriser, d’apprendre  facilement, d’être bon élève à l’école ou d’être un sportif de talent aurait-il des causes génétiques ? Si oui dans quelle proportion ? Est-ce qu’au final tout ne serait-il pas déjà joué d’avance ? Rien n’est moins sûr.
 

 

 

(Interview de Regis Mache, biologiste, Professeur Emérite à l’université Joseph Fourier et responsable du groupe d’éthique inter-universitaire de la recherche).

Peut-on dire qu’un gène soit responsable d’un comportement ou d’une faculté?

Dire qu’un gène « X » est responsable du comportement ou d’une aptitude « Y » est faux si on fait exception de quelques maladies graves ayant évidemment des conséquences sur le comportement. Depuis que la génétique comportementale a été étudiée en utilisant notamment les données du séquençage du génome humain (1) , on sait que l’influence génétique existe mais que celle-ci est très complexe à appréhender. Les problèmes d’aujourd’hui résidant dans le fait que les raccourcis sont faciles et fréquents. Les attitudes sont essentiellement dictées par des idéologies qui ignorent les connaissances scientifiques d’aujourd’hui.

Quelles sont ces idéologies ?

Dans un cas le gène détermine tout. Dans l’autre au contraire les gènes n’ont pas d’importance, c’est la société. C’est le débat entre l’inné et l’acquis, c’est-à-dire un très vieux débat. Certains ont exagéré l’inné où l’homme serait finalement peu libre. Pour d’autres, au contraire, à la suite de Rousseau, ce sont la culture et la société qui sont responsables. Les idéologies commencent quand on prend parti

Mais on entend souvent dire qu’un gène est responsable d’une maladie. Pourquoi n’en serait-il pas autant pour un comportement ?

Il est vrai que dans le cas de maladies, appelées « monogéniques », c’est la déficience d’un seul gène (2) qui est responsable d’une maladie. On a l’exemple de la maladie de Huntington. C’est une maladie assez rare et grave qui ne se développe que tard (à partir de 30-40 ans). Les maladies mono géniques sont très rares. Mais lorsque l’on a pas, ou peu, de connaissances scientifiques il est facile de faire de mauvaises interprétations comme le fait de dire qu’un gène est responsable de tel ou tel comportement. C’est la conséquence néfaste de ce que certains appellent « le tout génétique ». Maintenant que l’on a connaissance du génome humain on peut étudier plus sérieusement son influence dans les comportements et recueillir des données objectives. On s’aperçoit que les choses sont plus complexes que ne le laissent penser les simplifications encore courantes.

Mais qu’en est-il alors de la loi sur l’hérédité de Mandel, où on sait qu’un gène détermine la couleur des yeux par exemple ?

Là aussi, se référer à la loi de Mandel sur l’hérédité (où un gène peut déterminer la couleur des yeux, des cheveux etc.) pour dire que le comportement est dû à un gène n’est pas juste. Plusieurs gènes en sont les acteurs et la déficience d’un seul peut conduire à un caractère (un phénotype) défini. Les lois de Mandel portent sur l’héritage d’1 gène ou de 2 gènes en liaison avec un phénotype. Là encore, ces systèmes simples n’impliquant que 1 ou 2 gènes ne peuvent être généralisés. L’influence génétique concernant un comportement met en cause plusieurs gènes, cela peut aller d’une dizaine à plusieurs dizaines.

Donc il est difficile de savoir quels gènes sont responsables de quoi !

Oui, en effet, quand il y a 3 gènes qui sont impliqués dans un phénomène, comme une maladie, une caractéristique physique, il devient relativement compliqué de savoir quel gène est responsable de quoi et en quelle proportion. Pourquoi ? Parce que dans ce cas il faut étudier les expressions multiples d’une combinaison de gènes. Alors bien évidemment, quand une influence génétique concerne une combinaison de nombreux gènes, il devient quasiment impossible de faire une analyse claire de l’hérédité, c’est-à-dire de la transmission d’un caractère à la descendance.

Donc l’influence génétique concerne plus communément plusieurs gènes qui se combinent ?

Effectivement, parler d’un gène de l’intelligence, d’un gène de l’agressivité est absurde du point de vue scientifique. La première raison tient à ce qu’il faut définir ces comportements par des critères acceptables. Il faut savoir que l’être humain n’a guère plus de gènes qu’une simple plante sauvage dont le génome a été séquencé. Par exemple, la plante au séquençage duquel j’ai contribué, a environ 27.000 gènes et 2000 pseudo-gènes. L’homme, quant à lui, possède entre 25.000 et 30.000 gènes. Ceci montre que la complexité humaine n’est pas en rapport direct avec le nombre de gènes

Cela est curieux, car l’espèce humaine n’a rien de commun avec une plante.

Bien entendu. Ce constat veut donc dire que ce n’est pas tant le nombre de gènes ou un gène en particulier qui est déterminant mais leurs combinaisons mettant en jeu de nombreuses interactions génétiques. Donc, si le rôle d’un gène est souvent déterminant, l’influence de ces gènes sur un phénotype est extrêmement compliquée à analyser.

Si le gène de l’intelligence ou celui qui détermine le QI n’existe pas pourquoi on en entend parler parfois ?

Difficile à dire, mais ceux qui diffusent cela sont des personnes qui n’ont pas de connaissances en génétique ou des conclusions qu’on peut tirer valablement d’une expérience. Elles véhiculent certainement cette information (au demeurant absurde) sous le filtre de son impact médiatique. Effectivement dire qu’il y a un gène du QI n’a pas de sens. Et puis le problème est de déterminer ce qu’intelligence veut dire. L’intelligence est difficile à appréhender, il y a plusieurs formes d’intelligence. D’ailleurs le QI a été inventé pour aider les enfants en difficultés et on en a fait une mesure de l’intelligence ce qui est, en a fait, une déviation.

Comment faut-il appréhender le phénomène génétique ?

La génétique vise à élaborer les méthodes permettant d’établir une ou des relations entre l’expression d’un gène et un phénotype. Ici il est plus juste de parler de probabilité et de contribution génétique. Par exemple si on a telle forme du gène « A » plus telle forme du gène « B », plus le gène « C », alors la probabilité d’avoir le comportement « Z » est de « X% ». En effet d’autres facteurs autres que la forme d’un gène interviennent dans un caractère comportemental. Si tout comportement a une contribution génétique, la part de celle-ci est difficile à formuler, sauf pour le cas rare de maladies monogéniques ou de comportement analogue à des maladies. Donc les choses ne sont pas simples car là on a affaire à une probabilité, c’est-à-dire à un degré d’incertitude. Par conséquent, en identifiant une forme particulière d’un gène on ne peut pas dire qu’on aura un effet certain. Si la contribution génétique existe, elle est difficile à cerner. On entre dans le champ de la génétique quantitative.

Et l’environnement ?

L’environnement au sens large joue un rôle très important. Ce facteur est évident pour des aptitudes qui ne peuvent être acquises que par l’éducation. L’analyse des causes environnementales sur un comportement relève de la même logique que pour les gènes. On peut dire que dans chaque comportement ou aptitude il y a une contribution génétique (et non pas d’un gène particulier) et une contribution environnementale. Bien entendu, le passé d’un être humain, son éducation, la société dans quelle il vit, a une forte influence sur son comportement. En fait, il faut combiner l’effet génétique et l’environnement. On ne peut pas délaisser l’un pour l’autre. Il est donc plus juste de parler de contribution génétique et de contribution environnementale. Il est tout aussi faux de dire « qu’on naît agressif » que de dire « on devient agressif ».

Comment fait-on pour appréhender la contribution génétique et celle de l’environnement dans un comportement ?

La méthode la plus simple et l’une des plus efficaces sont de faire une étude sur les jumeaux dit « zygotiques », c’est-à-dire 2 individus qui ont exactement le même génotype. À partir d’une population de plusieurs jumeaux zygotiques, on a pu observer qu’ils avaient des comportements différents. Cela montre bien que le comportement n’est pas déterminé par le « tout génétique ». Par contre, il a pu être observé quelques similitudes de comportements, suggérant une contribution génétique importante dans le cas de maladies psychiques, comme la schizophrénie, l’autisme ou dans des troubles du comportement comme l’hyperactivité. Donc on voit ici que l’influence génétique existe bel et bien. Tout est question de proportions entre ce qui est de l’influence génétique et de ce qui est de l’influence de l’environnement.
 

Peut-on donner la proportion de l’influence génétique dans les cas que vous venez de citer ?

Oui cela est possible. Par exemple pour la schizophrénie la contribution génétique est à peu près de trois-quarts. Dans l’autisme c’est près de 90 % de contribution génétique. Dans l’hyperactivité, il a aussi une contribution génétique de l’ordre de 80 % et d’environ 20% de part environnementale. Voilà bien la preuve qu’il n’y a pas une détermination stricte et univoque de l’environnement ou de la génétique.

Connaît-on la contribution génétique concernant la réussite scolaire ?

D’abord le problème est de déterminer ce qu’est la réussite scolaire. Quels critères va-t-on prendre pour mener cette étude? Est-ce le fait d’être toujours premier ? Einstein dont le génie scientifique n’est pas à démontrer, n’était pas le premier à l’école, même s’il avait de bons résultats en physique et en mathématiques. Enfin il faut aussi s’interroger sur le niveau de la classe. L’environnement doit être identique si on fait l’étude avec des jumeaux zygotiques. Donc cette étude n’est pas du tout évidente à mener et, à ma connaissance, n’existe pas.

En ce qui concerne les capacités intellectuelles, peut-on dire qu’il y a une influence génétique entre descendants sans perdre de vue l’importance de l’environnement ?

Oui tout à fait. Ensuite il convient de déterminer quelle est la part de l’environnement et qu’elle est la part de l’influence génétique, ce qui est assez difficile car les deux sont liés.
 

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

 La famille Julio-Curie est intéressante. Il y a eu une succession de prix Nobel de père en fils. L’influence génétique est certaine. Mais il n’y a pas que cela : cette famille de Nobel a pu créer aussi un environnement favorable. Vous avez plus de probabilité d’être un Nobel si vous travaillez dans un laboratoire qui a déjà eu le prix Nobel. Cela veut dire qu’un grand savant va mieux transmettre la façon dont il travaille. Donc les élèves des grands savants ont plus de chances d’être plus brillants que les autres. Voilà l’exemple où le facteur environnement est visible, sans nier la contribution génétique.
Le père et le grand-père de Jean-sébastien Bach étaient de très bons musiciens. La famille Bach a vécu à Eisenach dans un milieu culturel et musical favorable. Ils ont aussi été éduqués très jeune. Mais ils avaient aussi des qualités qui ont certainement été influencées génétiquement. Donc la génétique et l’environnement vont de pair.

On retrouve des cas semblables aujourd’hui dans le sport automobile, comme le champion de F1 Graham Hill et son fils Damon Hill, Gilles Villeneuve et son fils Jacques qui fut champion de F1 en 1997. Et l’exemple continue avec le fils Roseberg qui est un brillant pilote de F1 comme le fut son père.

Oui tout à fait. Mais il ne faut pas oublier non plus que ces fils de pilotes ont baigné dans le milieu du sport automobile. Donc on retrouve l’importance de l’environnement.
Mais a-t-on le cas de familles où les enfants n’ont pas eu le talent des parents ou des grands-parents ?
Oui bien sur et cela met en avant la limite de l’influence génétique. Si on prend par exemple Stravinsky, qui fut un brillant musicien, son fils, quant à lui, n’avait pas de qualités musicales particulières.

Quelle conclusion peut-on tirer sur l’influence de la génétique sur le comportement, notamment en ce qui concerne les capacités de chacun?

Je dirai qu’il faut ne pas perdre de vue que chaque individu est unique. C’est-à-dire qu’il y a une petite variation entre les gens qui peut déterminer des sensibilités différentes. C’est ainsi que certains seront sensibles à la musique et d’autres pas. Enfin s’il y a peut-être un fondement génétique, le milieu, l’environnement, sont à prendre en compte et jouent un rôle important. Cela montre bien que les comportements ont une origine bien complexe et qu’il faut s’abstenir de faire des raccourcis faciles qui amènent à des conclusions fausses. Ce qu’il faut sans doute retenir, c’est que l’analyse scientifique de phénomènes complexes tels les comportements humains, ne peut donner une compréhension complète de ces phénomènes et que par nécessité il faut accepter d’autres analyses plus discursives (phénoménologiques) afin de ne pas trahir la réalité.

(Interview réalisée en 2008)

– Pour y voir plus clair, quelques définitions (données par le CNRS)———

(1) Le mot génome désigne l’ensemble de l’information héréditaire d’un organisme. Cette information est présente en totalité dans chacune des cellules de l’organisme. Lorsqu’une cellule se divise, l’information est copiée et transmise aux cellules filles.

(2) Le génome contient toutes les instructions nécessaires au développement, au fonctionnement, au maintien de l’intégrité et à la reproduction des cellules et de l’organisme. Ces instructions sont nommées gènes.

(3) Le support matériel de l’information génétique est l’ADN (Acide DésoxyriboNucléique). Le génome est composé de molécules d’ADN géantes, associées à d’autres types de molécules nommées protéines pour former les chromosomes. Un être humain possède 23 paires de chromosomes, donc deux jeux complets d’instructions, chacun hérité d’un de ses parents.

Voir le site du CNRS sur le génome humain

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