Faut-il évaluer les enseignants ? La tentation est de regarder vers la Corée du Sud (pays en tête dans le classement PISA qui tente de mesurer l’efficacité d’un système éducatif) où les enseignants sont évalués.  Quelle est l’efficacité de cette évaluation des enseignants ? S’en inspirer pour notre système éducatif français fait-il du sens ?  

 

Un système et des valeurs accès sur la compétition

Les jeunes élèves de la Corée du Sud sont incités à l’excellence, c’est une condition pour accéder aux meilleures universités qui garantiront un emploi et une réussite sociale. Alors la compétition entre élèves, poussée par les parents est rude. Se contenter de l’école public est très insuffisant. Beaucoup de jeunes élèves se rendent en cours du soir dans des établissements privés : « les Hagwons ».  Les élèves y suivent des cours de perfectionnement et sont préparés aux examens où un bon classement est un passeport pour un parcours scolaire et universitaire de qualité. Il n’est pas rare que des élèves travaillent jusqu’à minuit voire au-delà à la veille des examens. Une semaine de 50 heures d’étude par semaine est chose courante.

Compétition entre écoles privées et écoles publiques

C’est ainsi que le taux d’écoles privées (les Hagwons) est très élevé, environ 48% (contre 21% pour la France en y incluant les écoles privées sous contrat largement financées par l’État). Les meilleurs enseignants sont embauchés à prix d’or et sont, bien entendus, évalués par les élèves et en fonction des notes de ceux-ci aux examens.

 Les écoles publiques faisaient figures de parents pauvres avec une image négative des enseignants jugés moins compétents et moins efficaces. C’est en 2001 que le Ministère de l’éducation sud-coréen mit en place une nouvelle évaluation des enseignants. Auparavant, il était question que cette évaluation se fasse par les proviseurs. Mais durant la phase de réflexion du projet, il a été fait remarquer que les proviseurs avaient peu de contacts avec les classes et finalement avec la réalité. Donc pour prendre de meilleurs critères d’évaluation, ce seront les élèves, les parents et les enseignants principaux qui se chargeront de noter les enseignants. Avant sa généralisation dans tout le pays, le système dévaluation a d’abord testé dans 66 écoles à partir du mois de juin 2005 jusqu’en février 2006. À partir de 2010 le Ministère de l’éducation décide de lier l’évaluation des enseignants au montant de leur rémunération. Ce système a été généralisé à tous les établissements publics du pays en 2015 avec quelques adaptations en 2017 pour les 17.000 enseignants du public.

L’objectif du système d’évaluation est de réduire les salaires des enseignants qui se trouvent chez les 10% de ceux qui auront la plus mauvaise évaluation.  Le but pour le gouvernement est de construire une école publique sur un système d’évaluation des enseignants simple et motivant. Les 20% des enseignants qui figurent sur  la tranche supérieure (meilleur résultat lors de l’évaluation) pourront prétendre jusqu’au double de leur salaire lié à la performance. Pour les enseignants effectuant des recherches innovantes au cours de leur cursus pourront obtenir des bonus allant jusqu’à quatre fois leur salaire.

Des critiques dès 2004

Avant 2010, l’évaluation des enseignants du secteur public était prise en compte pour leur promotion seulement. Et déjà l’OCDE émettait de forte réserve à ce système de part le fait que les critères d’évaluation étaient flous et au final assez subjectif et peu révélateur de la vraie performance de l’enseignant. Il suffisait qu’un enseignant ait une classe de bons élèves pour qu’il soit bien noté . La progression des élèves n’était pas mesurée et pris en compte.
Depuis la généralisation du système de salaire lié à la performance, l’individualisation et la compétition se sont renforcées chez les enseignants du public rendant assez difficile voire impossible toute pédagogie qui nécessite une collaboration entre collègues : chacun sera tenté de tirer la couverture à soi.
Il faut garder à l’esprit que ce nouveau système d’évaluation a vu le jour dans un contexte de « compétition » avec les instituts privés qui se multiplient dans le pays et qui sont de plus en plus prisés. Ils deviennent même la référence.
En France on peut trouver une certaine analogie avec la multiplication des instituts de soutiens scolaire et des écoles prépas. Mais la philosophie n’est pas la même. l’objectif est davantage centré sur une remise à niveau que d’atteindre une excellence à tout prix.

Compétition pour les jeunes Sud-Coréens.  Réflexion et épanouissement pour les jeunes Français 

Il faut remettre les enjeux dans leur contexte et les dégâts que cela peut provoquer. Car pour les jeunes Sud-Coréens la scolarité et les études supérieures d’apparentes à un chemin de croix. Outre une compétition exacerbée, la pression qui s’exerce sur ces jeunes élèves est considérable : la réussite de leur vie professionnelle et sociale future est étroitement liée à d’un parcours scolaire sans faute.  Le taux de suicide chez les jeunes est le plus élevé des pays industrialisés. Des plans pour prévenir ces suicides sont mis en place. Enfin le système scolaire de la Corée du Sud fonde principalement l’apprentissage sur le par cœur et la capacité pure de mémorisation. La créativité et la réflexion ont peu de place.

Les jeunes Français évoluent dans une scolarité où l’école doit être un ascenseur social sur la base de l’égalité des chances. Même si dans la pratique les choses sont bien différentes, il est indéniable que les jeunes Français sont beaucoup plus épanouis. Selon une enquête du journal L’Étudiant il est indiqué qu’ « en France, les parents et la société respectent beaucoup plus les choix d’études et de carrière des jeunes.». L’épanouissement des élèves en France est un des enjeux des politiques éducatives : réforme des rythmes scolaires, activités périscolaires. Le système scolaire français met l’accent sur la capacité de réflexion des élèves où le par cœur y trouve de moins en moins sa place.

En cas de  » loupé » dans le parcours scolaire, les jeunes Français ont à leur disposition tout un tas de passerelles et de solutions alternatives pour pouvoir se remettre en selle.

Pas de solution miracle

L’évaluation des enseignants ne constitue en rien une solution miracle. Même le gouvernement de la Corée du Sud  réfléchit à réformer le système. Comme on peut s’en douter, ce qui peut fonctionner dans un pays comme la Corée du Sud ne fonctionnera pas dans un autre système éducatif comme celui de chez nous : le contexte, la sociologie et les mentalités y sont bien différentes. Vouloir transposer un système sur un autre, c’est  s’exposer à un échec presque assuré.

Texte et origine : apprendreaapprendre.com

Pour aller plus loin :

Nafy-Nathalie : » France ou Corée du Sud : quel est le meilleur système éducatif ? »

Grenoble école de Management : « Quel avenir pour la Corée du Sud ? »

2 Comments

  1. bonjour,
    Est-ce à dire qu’évaluer les enseignants ne serait pas profitable?
    Les élèves seraient constamment évalués et les pratiques des enseignants ne le seraient jamais? Ou presque jamais avec le peu d’inspection mises en œuvre, un enseignant qui n’adapte pas sa pédagogie aux profils de ses élèves, qui ne se questionne pas sur les meilleurs outils pour permettre à ses apprenants d’atteindre les objectifs visés (quand ils sont explicité) ne doit pas être évalué? Permettez moi de penser que cela n’est profitable pour personne…L’évaluation peut être bénéfique quand elle est expliquée, puis quand un accompagnement est mis en œuvre pour développer des compétences afin de ne plus avoir d’enseignants tout puissants!!!

    • Votre commentaire est intéressant.
      La question de l’évaluation en France est pas si simple car notre système éducatif, dans sa culture, n’est pas semblable aux autres. Ce qui fonctionne ailleurs ne fonctionne pas chez nous à cause de cela. De même que le bon sens de votre remarque se heurte à cette culture et ce système où les effets négatifs dépasseraient probablement les effets positifs. En voici quelques-uns :
      . La maturité des élèves : les élèves n’ont pas forcément la maturité requise pour pouvoir évaluer un enseignant, un professeur. Enfin celui-ci perdrait vite toute autorité. Les élèves deviendraient alors vite rois (facilité par un effet de groupe dirigé par 2 ou 3 meneurs). Vous imaginez ensuite les dégâts au niveau éducatif.
      . Le symptôme du bon prof : tous les parents et tous les élèves aimeraient avoir un bon prof. Mais c’est quoi concrètement un bon prof ? Sur quels critères objectifs décréter qu’un prof est compétent ?
      . Le risque de manipulation : comme dit le dictons l’enfer est pavé de bonnes intentions. Pouvoir évaluer un enseignant par ses élèves cela donne la possibilité de la Direction de pouvoir « virer » ou faire craquer un enseignant que l’on aime pas ou jugé pas assez docile avec le responsable ou un chef d’établissement (dans les écoles privées sous contrats). Cela s’est vu dans nombre d’écoles de commerce ou post bac où un enseignant / formateur fut victime de ce genre de stratagème. C’est ouvrir la possibilité au harcèlement moral.

      Notre avis est plus large. Pour pouvoir faire un bon enseignant il faut être, avant tout passionné, par l’éducation et la pédagogie. Pas besoin alors du dard de l’évaluation. Il suffit de leur donner une liberté pédagogique et les moyens de se former et de coopérer avec ceux qui ont de bonnes pratiques et qui ont du métier. La racine des choses vient de là.

      Le gros problème de notre système éducatif est que le recrutement des enseignants se fait sur la base d’un savoir purement académique d’une matière à enseigner sanctionné par un concours. Le tamis de la sélection ne permet que trop peu à ces enseignants passionnés et potentiellement très compétents d’être recrutés. C’est un secret pour personne que de constater qu’un grand nombre de jeunes profs sont surpris et quelque part frustrés de voir la réalité du métier à la quelle ils sont peu voire pas du tout préparés. Et il est très dur pour un prof de sortir de l’enseignement pour faire un autre métier, choisir une autre voie

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