Est-ce que le cerveau des garçons est plus fort en mathématiques que celui des filles ? Est-ce que nous utilisons vraiment 10% de nos capacités cérébrales ? Êtes-vous plutôt cerveau droit ou cerveau gauche ? Voici quelques fausses croyances sur le cerveau et son fonctionnement et les applications dans l’éducation et la pédagogie.

 

Dossier réalisé par Olivier Charbonnier & Sandra Enlart auteurs du livre « Faut-il encore apprendre ? » aux éditions DUNOD. En collaboration avec Jean-François MICHEL auteur du livre « Les 7 profils d’apprentissage » aux éditions Éyrolles 2005, 2013 et 2019

Tout ne se joue pas avant trois ans

Les neurosciences, ces vingt-cinq dernières années ont battu en brèche quelques fausses certitudes. D’abord, tout ne se joue pas pour le cerveau avant trois ans, comme l’ont cru certains parents disposés à inscrire leurs enfants dès le plus jeune âge dans des programmes de « tête à modeler ».

Les scientifiques ont montré que le développement du cerveau se terminait après l’adolescence. Mieux, tout au long de la vie, de nouvelles synapses et de nouveaux circuits peuvent se créer, et pas seulement dans les premières années de la vie.

10% de notre cerveau ?

Une seconde croyance affirme que nous n’utilisons que 10% de notre cerveau. Plus que faux, répondent les chercheurs. Les techniques d’imagerie cérébrale prouvent que notre cerveau est totalement actif. Même immobile, les yeux fermés, on essaye de faire le vide en soi, aucune zone cérébrale ne reste pour autant inactive.

Cerveau gauche, cerveau droit

Une troisième croyance – encore largement entretenue par les formateurs en développement personnel – affirme que l’on serait plutôt « cerveau gauche » ou « cerveau droit ». L’idée était séduisante. L’hémisphère gauche était le siège du rationnel, de la parole, de la pensée analytique alors que l’hémisphère droit représentait l’intuitif, l’émotionnel, le synthétique, le non verbal.

Mais là encore, ces assertions ne résistent pas aux travaux conduits en neurosciences. D’abord parce que les deux hémisphères ne sont pas des entités fonctionnelles et anatomiques séparées. Ils communiquent en permanence. [1]
Même s’il existe des asymétries fonctionnelles selon les activités que nous réalisons, l’imagerie cérébrale (TEP et IRM) a plutôt montré que nos deux hémisphères travaillent ensemble pour toutes les fonctions cognitives. Plus encore, ils pourraient d’autant plus interagir que les exigences de l’activité à réaliser sont fortes.

Nota : pour en savoir plus consulter le dossier Comment apprendre à apprendre, 6 erreurs à éviter

X Y, quelle différence ?

Enfin, last but not least, que n’a-t-on pas entendu sur les différences entre les cerveaux des hommes et ceux des femmes ! Contrairement à l’homme, les fonctions du langage seraient prises en charge par les deux hémisphères chez la femme. De même, le cerveau masculin serait plus familier avec les raisonnements abstraits, notamment les mathématiques. Ces assertions sont aujourd’hui mises en cause, même si la question nourrit encore bien des polémiques.

Catherine Vidai, neurobiologiste et directrice de recherche à l’Institut Pasteur, rappelle qu’il n’existe pas, d’un point de vue statistique, de répartition hémisphérique significative distincte des aires du langage entre les deux sexes. Quant aux mathématiques, une enquête portant sur un échantillon de 10 millions d’élèves montrait en 1990 que les hommes obtenaient de meilleurs résultats aux tests de mathématiques que les femmes. La même enquête, réalisée en 2008, mettait les deux sexes à égalité.

Ce rééquilibrage s’expliquerait par une meilleure mixité des filières scolaires davantage que par un fonctionnement cognitif différent. La même année, une étude réalisée auprès de 300 000 adolescents dans quarante pays permettait d’établir un lien causal fort entre la réussite en mathématiques et l’environnement socioculturel. Alors que les filles battent les garçons aux tests mathématiques en Islande, ces derniers les devancent en Corée et en Turquie et les résultats sont analogues en Norvège et en Suède.

En fait, il peut exister des différences morphologiques et fonctionnelles entre le cerveau d’un homme et d’une femme, mais il peut en exister tout autant entre deux individus du même sexe. Surtout la plasticité permet à nos cerveaux de pouvoir se transformer tout au long de la vie…

Laisser faire dame nature

En 2003, un homme de 44 ans se présente à l’hôpital de la Timone à Marseille pour un léger problème à la jambe gauche.

Les médecins lui font passer une série d’examens et découvrent à l’imagerie que cet homme a un « cerveau atrophié et compressé ».
Marié, père de deux enfants, agent dans la fonction publique, il mène pourtant une existence normale. Tout juste évalue-t-on son QI à un niveau inférieur à la moyenne.

L’histoire de cet homme nous intéresse parce qu’elle met l’accent sur la plasticité cérébrale, qui permet au cerveau de s’adapter à une pathologie afin de permettre par un fonctionnement différent un comportement physique, intellectuel, éducatif et social « normal ». Mais alors, si le cerveau est capable de s’accommoder, ne sommes-nous pas en train de nous agiter inutilement lorsque nous cherchons à l’entraîner ? Pourquoi ne pas laisser Dame Nature faire son travail ? « Si quelque chose se produit très lentement sur une assez longue période, peut-être des décennies, les différentes parties du cerveau prennent en charge des fonctions qui auraient normalement été remplies par la partie mise de côté », suggère M. Muenke, spécialiste des troubles cérébraux pédiatriques au National Human Cenome Research Institute, pour expliquer le cas de cet homme.

En d’autres termes, des réorganisations compensatrices peuvent avoir lieu à condition qu’on leur en laisse le temps. Face à certaines pathologies du cerveau évoluant rapidement, nous n’aurions pas le temps de nous adapter. D’où l’intérêt de s’engager dans des exercices de stimulation pour lutter contre une progression trop rapide de la maladie.

Domestiquer son cerveau

Mais qu’en est-il lorsqu’il n’y a pas de maladie ? Pourquoi muscler artificiellement le cerveau ? Cette stimulation ne s’exerce-t-elle pas naturellement, plus encore depuis dix ans ? Comment faire la part des choses entre une stimulation nécessaire sur le plan médical et un emballement collectif discutable ?

Le débat se dilue rapidement dans une vaste confusion mêlant sans distinction des questions de nature et d’enjeux différents. Il y a d’abord celle du vieillissement de la population, dont la dégradation des capacités cognitives constitue un sujet de société autant qu’elle ouvre un formidable marché aux marchands de confort en tout genre. Les politiques de santé publique participent également aux bruits qui entourent le cerveau. En faisant de l’hygiène de vie un enjeu sociétal majeur, elles nous confondent. Sans qu’il soit toujours aisé de faire la part des choses entre des pathologies inquiétantes (maladies neuro-dégénératives…) qu’il est légitime de combattre et un hygiénisme teinté d’idéologie…

La volonté de ne pas se laisser dépasser par une société de la performance individuelle constitue une autre bonne raison de se muer en activiste du cerveau. Sociabilité, employabilité, adaptabilité, efficacité, créativité exigent une activité physique et mentale régulière. Si l’on ajoute à cela le développement de nouvelles technologies médicales et les formidables possibilités qu’elles ouvrent pour comprendre et soigner notre cerveau, tout semble réuni pour faire de la stimulation du cerveau une question individuelle et collective de premier plan dans les prochaines années.

On ne peut que saluer ces nouvelles perspectives offertes par la science. Elles nous laissent entendre qu’il est désormais possible de domestiquer son cerveau et de retarder ainsi quelques dramatiques pathologies mentales. Tentant…

Stimuler, stimuler, stimuler

Tellement tentant qu’en moins de cinq ans, la stimulation du cerveau s’est affirmée comme un enjeu économique de premier plan. Parce qu’il est devenu un phénomène de société, le cerveau est victime de son succès. Il nourrit tous les fantasmes jusqu’à devenir un objet très lucratif. Le docteur Kawashima a largement contribué à faire émerger cette question sur la place publique en diffusant en 2005 son programme d’entraînement cérébral à la base line légèrement anxiogène : « quel âge a votre cerveau ? ».

« Le jeu nous propose d’améliorer substantiellement nos capacités cognitives », affirment ses promoteurs. Depuis, l’entraînement de son cerveau est devenu un puissant moyen de faire vendre. Autrefois cantonnés aux pages des magazines dans la rubrique « Loisirs », les tests de QI, les jeux mathématiques, de mémoire ou de logique se sont invités en première page jusqu’à être l’objet de numéros spéciaux et à coloniser nos univers numériques.

Les sudokus, jeux des 7 erreurs et autres mots fléchés se sont auto-labellisés « entraînement cérébral ». On parle sans détour d’aérobie cérébral, de gym du cerveau, de mind mapping. Les salons grand public sur la santé, habituellement dédiés à la santé physique, commencent à laisser une place non négligeable à la santé mentale. On y évoque tour à tour l’amélioration de sa mémoire, de sa capacité à réfléchir plus rapidement et à mieux s’organiser dans tous les aspects de sa vie. Voire même « la possibilité de vieillir avec succès grâce au programme anti-âge X ». Les pilules amincissantes et les régimes en tout genre sont passés au second plan.

Que l’on s’en offusque ou que l’on s’en réjouisse, le cerveau est aujourd’hui une préoccupation quotidienne majeure. Et il fait vendre.

 

>> Quels enseignements pratiques <<

.1 – Le cerveau est en constante évolution. Un élève qui a des difficultés aujourd’hui sur une matière, sur un sujet, peut devenir très compétent demain. Pour peu qu’il sache apprendre. Rien n’est figé.

.2 – Lorsque vous transmettez un savoir, assurez-vous d’y associer du plaisir dans l’apprentissage, même si ce n’est pas toujours facile. Ce qui fonctionne le mieux : l’apprentissage par les jeux. [2] et [3]

.3 –  Ces nouvelles connaissances sur le cerveau vous servent à modifier votre point de regard sur l’élève. Ainsi vous modifiez votre attitude sans même le savoir et donc l’effet sur l’élève. Cela a un lien direct avec l’effet Rosenthal.[4]. Si vous pensez qu’un élève est nul, qu’il n’est pas du tout doué, il se comportera ainsi et effectivement aura un mauvais résultat. Au final vous constatez que vous aviez raison, l’élève est nul. C’est ce que l’on appelle la prophétie autoréalisatrice. [5]

 

>> Pour en savoir plus sur le fonctionnement du cerveau <<

 

Quand le cerveau est plastique

 

 

Le cerveau s’adapte à son environnement

 

L’attention et l’apprentissage

Dossier : Olivier Charbonnier & Sandra Enlart. Contribution de Jean-François MICHEL 

[1] «An Evaluation of the Left-Brain vs. Right-Brain Hypothesis with Resting State Functional Connectivity Magnetic Resonance Imaging» ·  Brandon A. Zielinski, Michael A. Ferguson, Janet E. Lainhart, Jeffrey S. Anderson Plos One août 2014 https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0071275

[2] «  S’amuser et apprendre l’économie? Le pari gagnant des jeux d’éducation financière » AFP05/06/2019

[3] « Quelle utilisation du jeu dans l’enseignement ? » (Partie 1)(Partie 2) 

[4] «  Qu’est-ce que l’effet pygmalion ? » Interview de Sylvain Sylvain Delouvée Maître de conférence en psychologie sociale à l’université Rennes 2

[5] «  Expect the Best: On the Power of Expectation : Research on how our expectations for our children could affect their behavior » – Vanessa LoBue Ph.D. PsychologyToday  Sept. 2018

 

Olivier Charbonnier Président de Consultant sans frontière. D.G. de Interface (Etudes, conseil et formation). Sciences Po et ESCP. Sandra Enlart – D.G. de Entreprise et Personnel (centre de ressources, conseil et formation pour les RH). A publié une dizaine d’ouvrages et participé notamment au « Traité des sciences et techniques de la formation », Dunod, 2e ed. 2007. DEES de psychologie clinique, IEP Paris. Professeur en sciences de l’éducation à l’université de Genève.

Pour voir le livre: Cliquez ici

 

2 Comments

  1. Pierre Vandenheede says:

    merci d’aborder ces quelques neuromythes, et il y en a bien d’autres.
    par contre, s’il vous plait… ne terminer pas votre article avec l’exemple du docteur Kawachima. Son programme n’apporte pas grand chose au cerveau si ce n’est s’améliorer en mots croisés et autre sudoku…
    https://www.lesechos.fr/2017/08/les-jeux-dentrainement-cerebral-ne-servent-a-rien-dapres-les-experts-181082

    • Merci pour votre message.
      Justement, il est montré que le programme du docteur Kawachima n’apporte pas grand chose au développement cérébral comme vous l’indiquez bien.

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