Quel est le secret de ceux qui ont une grande mémoire comme les joueurs d’échecs professionnels ? Comment développer sa capacité de mémorisation ? Pourquoi le fait de connaître plusieurs langues étrangères permet d’en apprendre d’autres plus facilement  ?

Interview d’ Alain LIEURY Professeur de psychologie cognitive à l’université Rennes 2

 

Est-il vrai que la mémoire fonctionne par association ? Que la mémoire se raccroche à des choses connues ?

Tout à fait. La mémoire fonctionne par association, comme par exemple ce que l’on appelle les phrases clefs qui aident à se souvenir des mots ou des morceaux de mots. Par exemple pour se rappeler l’ordre des planètes après le soleil vous avez la phrase clef suivante «  Me Voici Tout Mouillé Je Suis Un Nageur Pressé ». Le « M » rappelle Mercure, le V pour « Vénus », le T pour « la Terre », le M  pour Mars, le J pour Jupiter, le S pour Saturne, le U pour Uranus, N pour Neptune et enfin le P pour Pluton.

Donc vous voyez que la phrase clef donne des indices phonétiques. Chaque indice phonétique va servir d’indice pour trouver dans la mémoire lexicale et sémantique le mot en question. Ces phrases clefs sont efficaces que si les mots sont connus bien évidemment.

C’est ce que montre la méthode des lieux à savoir apprendre  des mots ou des objets qui n’ont aucun sens entre eux. Mais si on les relie à un parcours bien connu, (qui se décompose en un chemin) donc des lieux connus c’est plus facile de les retenir car on les relit à la mémoire de long terme. Cela permet de les retenir plus facilement.

Effectivement, c’est la technique dite du « palais de la mémoire ». Dans le processus de mémorisation, on ne fait que récupérer des choses dans notre immense bibliothèque qu’est la mémoire. Mais attention ce ne sont pas les procédés mnémotechniques qui mettent en mémoire. Cela est absolument faux. Les procédés mnémotechniques ou techniques de mémorisation ne sont que des véhicules qui permettent d’accéder aux éléments classés dans la mémoire de long terme. Ils ne font jouer que la mémoire de court terme. Et la mémoire de court terme, comme son nom l’indique, est de courte durée.

Comment font alors les joueurs d’échecs pour mémoriser des parties entières, d’autant que le cerveau ne peut retenir pas plus de 7 éléments à la fois ?

Imaginez cette mémoire de court terme comme un fichier à 7 tiroirs. Quand vous ne connaissez pas les mots, comme par exemple un enfant qui rentre en 6ème qui découvre le mot « Toutankhamon ». Ce qu’il va retenir dans une case c’est en fait une syllabe. Dans « Toutankhamon » il va retenir « tout » dans une case, dans une autre « tan », puis « ka » et enfin « mon ». Il utilise donc 4 cases sur 7. Sa mémoire est quasiment  pleine.  Alors quand c’est bien appris, quand  le mot « Toutankhamon » est bien connu, il alors relié en un seul fichier dans la mémoire à long terme, ce qui prend bien moins de place. Du coup il a 6 cases libres.

Pour le jeu d’échecs débutant, comme je le suis, chaque pion c’est une case. Si on doit mémoriser un échiquier on ne retient que 7 sur les 7 places disponibles.  Ce qui est peu. Quelle différence avec un joueur d’échecs professionnel ? Simplement le joueur professionnel a passé 4 à 8 heures par jour à apprendre des stratégies et des emplacements types comme le ferait un général qui apprend par cœur toutes les configurations de batailles.   

Donc chez le professionnel des échecs, ou les grands joueurs il y a des débuts de partie qui sont très connues jusqu’au 7ème coup et qui sont standardisés. Ils connaissent parfaitement à l’avance l’emplacement de chaque pièce. C’est comme cela que ces mêmes joueurs peuvent faire plusieurs parties d’échec en même temps. Pour eux c’est facile jusqu’au 7ème coup. Si pour moi une case de la mémoire de court terme est remplie par un pion, le joueur professionnel, lui, aura une case remplie par un coup. Simplement il donnera l’impression d’avoir une grande mémoire alors qu’en fait ce n’est pas tout à fait vrai. Il a simplement une bibliothèque (la mémoire à long terme) bien remplie.

Donc la culture jouerait un rôle important dans la capacité de mémorisation ?

Oui, on apprend d’autant plus, que l’on a les choses en mémoire en long terme. Imaginez par exemple je vous demande de retenir cette liste de mots : ours, abeille, ruche, miel, forêt, fleur, soleil, été. Ces mots sont déjà stockés dans votre mémoire à long terme et vous arriverez à retenir 6 ou 7 mots de cette liste d’autant plus facilement d’ailleurs qu’il y a un contexte semblable et connu, celui de la nature et des saisons liées aux abeilles. Cette liste est plus facile à retenir que la liste de mots : abeille, voiture, horloge, livre, maison, porte, lune, pneu. Dans cette seconde liste vous retiendriez moins de mots et plus difficilement car il n’y a pas de sens.

Mais votre mémoire de court terme arrivera à chercher ces mots dans la mémoire de long terme comme je vous l’ai expliqué précédemment. Maintenant si je vous demande de mémoriser la première liste de mots mais cette fois-ci en chinois.  Vous ne retiendrez absolument rien du tout peut-être quelques sons tout au lus simplement parce qu’ils ne sont pas présents dans la mémoire à long terme.

La mémoire de court terme je la compare au fichier d’une bibliothèque. La mémoire de court terme ne contient que les fiches qui ont l’adresse pour retrouver le livre dans le rayonnage. Notre mémoire à long terme ce n’est que le rayonnage. Plus ce rayonnage est rempli, plus il est facile d’avoir accès facilement (via la mémoire de court terme) à un grand nombre de livres.

Si votre rayonnage contient des livres en Chinois et bien vous serez capable de retenir facilement la liste de mots en chinois de notre exemple. C’est aussi le rôle de l’éducation de remplir cette bibliothèque : plus on a de choses dans la mémoire à long terme, plus il est facile de mémoriser car les choses à mémoriser sont déjà connues par la mémoire de long terme. Donc oui, la culture permet une meilleure mémorisation.

C’est certainement pour cette raison que l’ont dit que ceux qui connaissent déjà une langue étrangère ont plus de facilité pour en apprendre une autre surtout si cette nouvelle langue est proche ? Comme par exemple si on connait l’italien il sera plus facile d’apprendre l’espagnol.

Oui effectivement car il y a déjà des phonèmes connus, l’espagnol et l’italien ont beaucoup de choses en commun. Pareillement pour des Italiens qui doivent apprendre le français.

Par contre ce ne serait pas le cas s’il fallait apprendre une langue assez éloignée des langues apprises. Comme si on savait parler l’italien, l’espagnol mais que l’on devrait apprendre le Chinois.

Oui, en effet. Mais avec une subtilité qui est que le cerveau s’est déjà exercé à apprendre des langues étrangères. Donc si apprendre le chinois dans ce cas serait bien moins facile que l’anglais par exemple il y aurait une facilité par rapport à une personne qui n’a jamais appris de langue étrangère.

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Alain LIEURY est Professeur émérite de psychologie cognitive à l’université Rennes 2. Auteur de plus de 20 ouvrages, il a notamment publié chez Dunod le manuel visuel de licence Psychologie cognitive (2008), Psychologie de la mémoire (2004), Mais où est donc ma mémoire (2005). (Voir article Wikipédia)


Pour voir le livre:Cliquez ici

 

 

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