2016_09_13_emotion_memoirePourquoi connaissons-nous des moments, des situations où l’on retient plus que d’autres ? Quel mécanisme se cache derrière la mémorisation ? En quoi l’émotion joue-t-elle un rôle ? A-t-on toujours la même façon de mémoriser selon les situations émotionnelles positives ou négatives ?

Par Jean-François MICHEL

( Auteur « Les 7 profils d’apprentissage » Ed.Eyrolles 2005, 2013 )

Faites ce petit exercice : de quoi vous souvenez-vous le jour du 11 septembre 2001 ? Qu’aviez-vous fait ? Écoutiez-vous les nouvelles seul ? Avec d’autres personnes ? Pouvez-vous dire leurs noms ? Quel temps faisait-il à ce moment-là? Fort probablement vous pouvez assez facilement répondre à toutes ces questions. Pourtant il y a maintenant 6 ans de cela. Refaites maintenant ce même petit exercice sur ce que vous avez fait il y a 15 jours à la même heure! Là vous aurez certainement du mal à vous souvenir des mêmes choses avec autant de précision.
Comment cela s’explique ? C’est à cause de ce que l’on appelle le « flashbulb memories » ou « souvenirs flashes » en français. Un évènement qui sort de l’ordinaire quotidien suscite l’émotion. C’est cette émotion qui va permettre à la mémoire de mieux retenir.

Souvenir d’un évènement passé: l’expérience de Dorthe Berntsen

Jusqu’à quel point l’émotion permet de mieux retenir . En toute logique cela dépend de son intensité. C’est ce qu’a voulu expérimenter Dorthe Berntsen chercheur de l’université d’Aarhus au Danemark. À un groupe de 145 Danois âgés de 72 à 89 ans, qui ont tous vécu la Seconde Guerre mondiale, leur a été demandé, de remplir un questionnaire concernant les détails de cette période en fonction de 4 thèmes : l’invasion de l’armée allemande, le jour de la libération, leurs moments vécus les plus positifs, et ceux les plus négatifs.
Sur ces 145 personnes, 66 d’entre eux avaient participé à des missions de résistances. À un deuxième groupe de personnes, beaucoup plus jeunes, (de 20 à 60 ans) qui ne connaissent la Seconde Guerre mondiale qu’à travers la vision de documentaires, Dorthe Berntsen leur a posé des questions sur ce qu’ils ont visionné. Le premier groupe de personne qui a vécu cette période, et donc qui a connu des moments d’émotion (qu’elles soient positives ou négatives), ont été 5 fois plus performants que le deuxième groupe beaucoup plus jeune. Et dans ce premier groupe, ceux qui ont participé au mouvement de résistance se sont révélés encore plus performant que ceux qui n’y ont pas été.
Cela montre à quel point l’émotion joue un rôle dans la mémorisation. Les publicitaires utilisent beaucoup ce phénomène. Bien sûr, l’émotion peut être aussi bien positive que négative. Pour susciter l’émoi des automobilistes et leur faire retenir que l’alcool au volant, la vitesse sont dangereux, la sécurité routière a recours aux images chocs d’accidents.

Émotions négatives, émotions positives: une différence dans la mémorisation ?

L’émotion négative entraîne-t-elle une mémorisation différente que lorsqu’il s’agit d’une émotion positive ? Est-ce qu’un type d’émotion est plus efficace que d’autres c’est-à-dire si la qualité de la mémorisation est identique ou différente ? Aux États-Unis un événement a permis de trouver une réponse à ces questions : l’affaire O. J. Simpson, célèbre joueur de football accusé d’un double meurtre (sur sa femme et son amant).
7 jours après le verdict du jury (sur l’innocence du sportif) les chercheurs ont sélectionné un groupe de 156 étudiants où il leur a été demandé d’exprimer leurs sentiments sur l’issue du verdict. La moitié des étudiants étaient en colère ou fortement déçus de la décision des jurés. Le quart d’entre-eux, au contraire, étaient heureux. Enfin le dernier quart ds étudiants n’avaient aucune opinion et s’en fichaient complètement. 15 mois plus tard il a été demandé à ce même groupe d’étudiants, les éléments dont ils se souvenaient au moment où le verdict a été rendu. Une série d’événements avaient été inscrite sur une liste par les chercheurs, les étudiants devant cocher ceux dont ils se souvenaient, comme : « est-ce que l’accusé a dit merci au juge . », « Est-ce qu’il s’est adressé aux jurés etc. » Mais la moitié des évènements listés n’avaient jamais eu lieu et étaient tout à fait fantaisistes.
Les étudiants qui avaient manifesté leur satisfaction sur le verdict (émotion positive) se souvenaient de beaucoup plus de choses que ceux qui avaient eu un sentiment négatif sur le jugement ou qui avait un avis neutre. Par contre ils ont fait bien plus d’erreurs que ceux qui avaient une appréhension négative. Les étudiants avec un avis négatif sur le jugement (émotion négative) ont certes moins retenu de choses, mais on fait beaucoup moins d’erreurs sur des détails qui ne se sont jamais produits.

Une perception globale ou rétrécie selon le type d’émotions

Conclusion : qu’elle soit positive ou négative, l’émotion marquera bien mieux la mémoire, mais la qualité de « fixation » de ce que l’on retient sera différente selon le type d’émotion vécu. Dans le cas de l’émotion positive on retient plus d’éléments en cohérence avec la globalité d’une situation avec une tendance à considérer des détails qui n’ont jamais existé. Dans le cas des émotions négatives, ont se souvient, comparativement, de moins de choses, mais la mémoire est plus focalisée sur des détails précis, au détriment de la vision globale. C’est comme s’il y avait une perception de la situation bâtie sur seulement quelques détails bien précis.
Par exemple les personnes victime d’un hold-up, ne se souviendront que très mal du contexte général, comme le temps qu’il faisait ce jour là, le nombre de personnes présentes sur les lieux. Par contre ils pourront décrire avec exactitude des détails des armes utilisés par les ravisseurs, d’autant plus si elles ont été pointées sur eux.

Changer de perception

Même si dans les 2 cas, on peut dire que la vision de la réalité est faussée, il va de soi qu’il vaut mieux avoir des émotions positives. Le « hic » c’est que bien souvent les évènements du quotidien ne peuvent pas toujours être agréables, loin de là, et génèrent leur lot d’émotions négatives : déception, colère, peur… On ne peut pas les éviter et elles font partie d’un processus naturel. La question est plutôt de savoir combien de temps elles durent et si notre réaction est dictée par elles .

D’où l’importance, face à des évènements qui semblent être négatif, de changer ou faire changer la perception afin de susciter une émotion positive ou en tout cas d’éviter que les émotions négatives « polluent » l’esprit. Face à un examen que l’on croyait réussir l’échec génère une forte déception qui conduit à tout laisser tomber. Considérer la réalité à son avantage, ou ce que l’on peut appeler « positiver » permettra de poursuivre ses efforts. Car la réussite est souvent synonyme de persévérance.

Attention à l’intensité des émotions négatives…

Plus que l’émotion négative c’est à son intensité qu’il convient de faire attention. Dans notre exemple, une peur trop forte conduira à une paralysie, à une panique dévastatrice plutôt qu’à être source de motivation.
Imaginez un enfant au bord d’une piscine qui est subitement bousculé à l’eau. L’émotion de peur est d’autant plus forte que la surprise est réelle et que la baignade improvisée se termine par une bonne tasse. C’est comme cela que de façon quasi automatiquement la peur est associée à l’eau, comme un bon chien de Pavlov. Même 10 années plus tard cette peur, irrationnelle, se manifestera à l’approche de l’eau. Voilà comment naît une phobie. Cela montre bien que mémorisation liée à une émotion n’est pas forcément un processus conscient. Les phobies apparaissent souvent pendant l’enfance à l’issue d’un choc émotionnelle. Pourquoi durant l’enfance ? L’explication souvent avancée est que l’enfant n’a pas les moyens de prendre du recul, n’a pas encore les capacités de relativiser et donc de baisser l’intensité émotionnelle.
Les enseignants, les parents doivent donc être particulièrement vigilants vis-à-vis de ce processus lié à une forte charge émotionnelle négative (issu, par exemple, d’une situation d’humiliation). Car, comme on peut le comprendre, associé à l’école ce processus créer un terrain favorable à la phobie scolaire. C’est ainsi que l’école générera une situation de stress permanent chez l’enfant.

Charge émotionnelle et perte de mémoire

Un fort stress (toujours lié à une charge émotionnelle forte et également issue de la poursuite d’objectifs contradictoires) produit un effet de panique et entraîne, le plus souvent, une perte de la capacité de concentration et de la mémorisation. Par exemple, parmi les New-yorkais ayant vécu les évènements du 11 septembre 2001, beaucoup ont été pris de panique. Nombreux sont ceux à ne pas pouvoir dire ce qu’ils étaient en train de faire lorsque les avions ont percuté les 2 tours jumelles. L’effet de surprise conjugué à l’horreur de l’événement a provoqué une charge émotionnelle brutale entraînant un stress posttraumatique, un désordre émotionnel et une amnésie. Comme on peut le constater dans une situation traumatique au lieu de faciliter la mémorisation, l’émotion peut produire l’effet inverse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*