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Saviez-vous que vous pouvez mettre des élèves en situation d’échec sans le vouloir ? Même si vous êtes un professeur bienveillant, et que vous avez de l’expérience.

Comment est-ce possible ?

Deux biais cognitifs, qui se combinent, sont en cause : l’effet de Halo et le biais de confirmation d’hypothèse. Et, selon le type de motivation (dite extrasèque) chez l’élève (la motivation par un élément extérieur), un cercle vicieux de l’échec peut s’enclencher.

Comment ces deux biais cognitifs agissent-ils à votre insu ?

Comment fonctionnent-ils, et surtout, comment éviter de tomber dans leur piège ?

C’est ce que l’on va voir dans cet article.

 

Pour commencer, voici une petite histoire.

Antoine et Steven

Antoine est un élève très appliqué, mais on ne peut pas dire qu’il travaille beaucoup.  Il est rigoureux, rangé. Son professeur de physique voit du potentiel chez lui.

À la correction des devoirs surveillés, ce dernier se surprend même à passer plus de temps sur la copie d’Antoine. Serait-il plus indulgent ? Antoine ne serait-il pas son chouchou ? Non, il s’en défend. Mais, il avoue qu’il apprécie cet élève. Bref il l’aime bien.

Par contre notre professeur de physique n’a pas le même égard vis-à-vis de Steven. Son côté brouillon, désordonné, l’a tout de suite frappé. Quand sa copie se trouve entre ses mains, il a immédiatement un apriori négatif, quasi-automatique même. Steven serait-il le vilain petit canard ? Là encore notre professeur de physique s’en défend. Mais après tout, la réalité est bien là : Steven a des notes qui se dégradent en cours d’année, et il fournit de moins en moins de travail.

Qu’est-ce qu’un biais cognitif (ou biais psychologique) ?

Un biais cognitif et une interprétation erronée de la réalité par le cerveau. Le cerveau a besoin d’une certaine logique. Quand il observe quelque chose qui ne correspond pas à une certaine cohérence, alors le cerveau règle le problème automatiquement : il interprète.

Sauf que cette interprétation ne correspond pas forcément la réalité.

Notre cerveau a un jugement complètement biaisé. C’est humain. Le contraire serait surprenant.

On appelle cette erreur de jugement du cerveau : un biais cognitif, ou un biais psychologique.

Le concept de biais cognitif a été introduit au début des années 1970 [1] par les psychologues Daniel Kahneman (prix Nobel en économie en 2002) et Amos Tversky pour expliquer certaines tendances vers des décisions irrationnelles dans le domaine économique.

On recense aujourd’hui plus d’une centaine de biais cognitifs différents.

Ici notre sujet en concerne  deux : l’effet de Halo et le biais de confirmation d’hypothèse.

Qu’est-ce que l’effet de Halo ?

L’effet de Halo est la tendance du cerveau à donner automatiquement du crédit à la première impression positive.

Ce phénomène a été mis en évidence en 1920 par le psychologue américain Edward Thorndike, alors qu’il étudiait le comportement des officiers de l’armée de l’Oncle Sam [2].

Il a démontré que les officiers qui remarquaient des caractéristiques positives chez leurs subordonnés (suite à une première bonne impression) leurs attribuaient bien plus de qualités dans leur évaluation qu’ils n’en avaient réellement.

Dans l’étude d’Edward Thorndike l’effet de Halo joue ici sur des valeurs communes des officiers et de leurs subordonnés. Des valeurs identiques donnaient automatiquement une bonne première impression.

Mais l’effet de Halo va bien plus loin, et notamment au niveau de l’apparence physique où il a été popularisé.

En 1975 une expérience menée dans une école par Clifford et Wasler  [3] a montré que les professeurs avaient tendance à attribuer de meilleures notes aux élèves ayant un aspect physique avantageux, au détriment des autres.

L’effet de Halo a été aussi sur la taille et la corpulence. Dans le milieu de la finance et des affaires, un homme à l’embonpoint généreux serait jugé plus comptent, plus prospère qu’un homme maigre.

L’effet de Halo est très utilisé en marketing, où l’attention est mise sur le beau, sur un design épuré et attractif. Une entreprise a compris cela, et y concentre tous ses efforts de marketing : Apple.

Pour résumer : selon l’apparence de l’élève, selon la taille ou les valeurs, bref, ce qui est important pour vous, vous serez sous l’effet de halo. Vous pouvez y être plus ou moins sensible. Mais cela jouera à coup sûr.

Pour revenir à notre exemple : vous comprenez que l’effet de Halo joue à plein chez notre professeur de physique vis-à-vis d’Antoine.

L’effet de Halo fonctionne également à l’envers, lors d’une première impression, cette fois-ci, négative ou défavorable. C’est une forme de « anti » Halo que l’on appelle l’effet « Horn » ou « Devil » en anglais. Et c’est ce qui se passe chez notre professeur de physique vis-à-vis de Steven.

L’effet de Halo fonctionne également à l’envers, lors d’une première impression, cette fois-ci, négative ou défavorable. C’est une forme d’ « antiHalo» que l’on appelle l’effet « Horn » ou « Devil » en anglais. Et c’est ce qui se passe chez notre professeur de physique vis-à-vis de Steven.

Mais vous me direz : « On ne peut pas avoir le sentiment qu’un élève est bon, alors que des faits démontrent le contraire comme, par exemple, les mauvaises notes de Steven. »

Sauf que l’être humain fonctionne rarement sur la logique. À cela, un autre phénomène est à considérer : le biais de confirmation d’hypothèse. [4 ]

Le biais de confirmation d’hypothèse ou biais de confirmation

Qu’est-ce que c’est ? Je vous explique.

Le biais de confirmation d’hypothèse, est la tendance de votre cerveau à donner du crédit  aux éléments qui vont dans le sens de vos croyances,  de vos convictions, et de minorer, voire de rejeter, les éléments qui les contredisent. Là encore c’est humain.

Avez-vous réussi à faire changer d’avis une personne convaincue, même lorsque les faits lui donnent tort ? Bien sûr que non. Et, j’imagine que vous avez dû déployer beaucoup d’énergie et d’effort à essayer. Vous avez un mur en face de vous.

Vous croyez avoir affaire à une personne butée, entêtée . Vous vous trompez. C’est le biais de confirmation d’hypothèse qui joue à plein.

Comment l’effet de Halo et de la confirmation d’hypothèse se combinent-ils ?

Revenons à notre professeur de physique. Sa bonne impression d’Antoine sera, tendanciellement renforcée par le biais de confirmation d’hypothèse pour peu à peu créer une certitude.

Le cerveau de notre professeur aura tendance à être attentif aux éléments qui renforcent sa première impression, et à délaisser ou minorer, les éléments qui viendraient le contredire.

Ce même phénomène va jouer vis-à-vis de Kevin avec l’effet Horn.

Comment la spirale de l’échec peut se déclencher chez un élève

Pour l’élève qui bénéficie de l’effet de Halo bien entendu l’effet sera positif, comme pour Antoine.Que se passera-t-il pour Steven ? Le même processus jouera mais dans le sens négatif. Inévitablement se développera chez Steven un sentiment d’injustice. « Et, alors ? » me direz-vous. C’est là que la considération du profil de motivation est cruciale.

Si l’élève a un profil de motivation de type « avec qui ? » alors une spirale négative risque de s’enclencher.

Ce profil de motivation, issu des 7 profils d’apprentissage [5], concerne des élèves qui sont motivés à apprendre un cours, un contenu, en fonction de la qualité relationnelle avec leur professeur

Si l’élève estime sa relation avec son professeur comme bonne, il sera alors motivé, voire même, très motivé, à apprendre. Dans le cas contraire, il ne fera pas d’effort. Et, cette démotivation aura tendance à perdurer même.

C’est un comportement qui est souvent inconscient. Rien à voir avec une attitude de caprice ou d’enfant gâté.

Donc vous imaginez qu’un élève de ce profil de motivation, habité par un sentiment d’injustice (suite à l’effet Horn) peut se comporter dans son apprentissage. Il abandonnera tout effort, avec un arrière-goût diffus d’injustice.

Et, c’est ainsi que notre professeur de physique pourra dire : «Vous voyez bien que j’avais raison, ma première impression négative est confirmée.»

Là encore j’insiste : ce mécanisme n’est pas automatique. Il peut se produire. C’est un facteur à risque.

Pourquoi il est si difficile de se débarrasser d’un biais cognitif ?

Les biais cognitifs sont inconscients. Ils se mettent en route dès que l’on est pris dans l’action.  Donc vous pouvez connaître les biais cognitifs par cœur, mais dans l’action vous les oublierez.

Pourquoi ?

Car le cerveau ne peut pas se focaliser sur plusieurs choses à la fois. Si vous pensez à vos idées, à votre cours, vous ne pouvez pas être attentif aux biais cognitifs inconscients qui se manifestent en vous. D’autant qu’en face de vous vous avez un public large, 20,30 voir 40 élèves. Le cerveau n’a aucun repère. Donc il se fie à ses impressions forcément erronées. Le cerveau n’a pas de repères factuels sur lesquels se raccrocher. Et cela se complique encore du fait que chacun apprenne différemment.

Comment sortir du piège de ces biais cognitifs ?

Il illusoire de vouloir de s’affranchir des biais cognitifs. Être conscient de leur existence et de leur fonctionnement permet de les reconnaître dans notre comportement après coup. Vous pourrez corriger votre opinion et prendre des décisions plus rationnelles.

Ensuite vous serez moins sujet aux biais cognitifs si vous connaissez le mode de fonctionnement de l’élève. Vous savez qu’ils sont différents de vous-même et apprennent tous différemment.

Votre regard sera différent ainsi que votre état d’esprit.

 

Vidéos

L’effet de Halo

 

Les profils de motivation

 

Références

[1] https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/un-prix-nobel-pour-l-economie-cognitive-et-experimentale_20647

Il peut paraître surprenant qu’un psychologue puisse avoir un prix Nobel d’économie. L’économie étudie les comportements humains en vue d’en tirer des compréhensions et des prévisions au niveau économique. D’où un lien étroit avec la psychologie dans certains domaines (comme la finance et les marchés). Par exemple, lorsque j’étais chercheur en économie, j’étais amené à étudier essentiellement les phénomènes  psychologies dans la décision économique.

[2]  (en) Thorndike, E. L. (1920). À constant error on psychological ratings. Journal of Applied Psychology, 4, 25-29.

Joseph Marks « The Halo Effect » https://www.psychologytoday.com/intl/basics/the-halo-effect

[3] Clifford, M., & Walster, E. (1973). « The effect of physical attractiveness on teacher evaluation. Sociology of Education, 46, 248. » https://www.psychologie-sociale.com/index.php/fr/experiences/categorisation/85-effet-de-halo-a-l-ecole

[4] Le terme « biais de confirmation » (confirmation bias en anglais) a été énoncé pour la première fois par le psychologue britannique Peter Wason

Peter C. Wason, « On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task », in Quarterly Journal of Experimental Psychology, 1960

[5] Jean-François MICHEL «Les 7 profils d’apprentissage» Éditions Eyrolles 205, 2013 et 2019

 

2 Comments

  1. article très intéressant,merci de nous éclairer surtout dans le domaine des neurosciences.

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