GF_2010_11_29_cerveauPeut augmenter la performance de son cerveau ? Quels sont les exercices bons pour le cerveau ?

Laisser faire dame nature

En 2003, un homme de 44 ans se présente à l’hôpital de la Timone à Marseille pour un léger problème à la jambe gauche.

Les médecins lui font passer une série d’examens et découvrent à l’imagerie que cet homme a un « cerveau atrophié et compressé ».
Marié, père de deux enfants, agent dans la fonction publique, il mène pourtant une existence normale. Tout juste évalue-t-on son QI à un niveau inférieur à la moyenne (Feuillet, 2007).

L’histoire de cet homme nous intéresse parce qu’elle met l’accent sur la plasticité cérébrale, qui permet au cerveau de s’adapter à une pathologie afin de permettre par un fonctionnement différent un comportement physique, intellectuel, éducatif et social « normal ». Mais alors, si le cerveau est capable de s’accommoder, ne sommes-nous pas en train de nous agiter inutilement lorsque nous cherchons à l’entraîner ? Pourquoi ne pas laisser Dame Nature faire son travail ? « Si quelque chose se produit très lentement sur une assez longue période, peut-être des décennies, les différentes parties du cerveau prennent en charge des fonctions qui auraient normalement été remplies par la partie mise de côté », suggère M. Muenke, spécialiste des troubles cérébraux pédiatriques au National Human Cenome Research Institute, pour expliquer le cas de cet homme.

En d’autres termes, des réorganisations compensatrices peuvent avoir lieu à condition qu’on leur en laisse le temps. Face à certaines pathologies du cerveau évoluant rapidement, nous n’aurions pas le temps de nous adapter. D’où l’intérêt de s’engager dans des exercices de stimulation pour lutter contre une progression trop rapide de la maladie.

Domestiquer son cerveau

Mais qu’en est-il lorsqu’il n’y a pas de maladie ? Pourquoi muscler artificiellement le cerveau ? Cette stimulation ne s’exerce-t-elle pas naturellement, plus encore depuis dix ans ? Comment faire la part des choses entre une stimulation nécessaire sur le plan médical et un emballement collectif discutable ?

Le débat se dilue rapidement dans une vaste confusion mêlant sans distinction des questions de nature et d’enjeux différents. Il y a d’abord celle du vieillissement de la population, dont la dégradation des capacités cognitives constitue un sujet de société autant qu’elle ouvre un formidable marché aux marchands de confort en tout genre. Les politiques de santé publique participent également aux bruits qui entourent le cerveau. En faisant de l’hygiène de vie un enjeu sociétal majeur, elles nous confondent. Sans qu’il soit toujours aisé de faire la part des choses entre des pathologies inquiétantes (maladies neuro-dégénératives…) qu’il est légitime de combattre et un hygiénisme teinté d’idéologie…

La volonté de ne pas se laisser dépasser par une société de la performance individuelle constitue une autre bonne raison de se muer en activiste du cerveau. Sociabilité, employabilité, adaptabilité, efficacité, créativité exigent une activité physique et mentale régulière. Si l’on ajoute à cela le développement de nouvelles technologies médicales et les formidables possibilités qu’elles ouvrent pour comprendre et soigner notre cerveau, tout semble réuni pour faire de la stimulation du cerveau une question individuelle et collective de premier plan dans les prochaines années.

On ne peut que saluer ces nouvelles perspectives offertes par la science. Elles nous laissent entendre qu’il est désormais possible de domestiquer son cerveau et de retarder ainsi quelques dramatiques pathologies mentales. Tentant…

Stimuler, stimuler, stimuler

Tellement tentant qu’en moins de cinq ans, la stimulation du cerveau s’est affirmée comme un enjeu économique de premier plan. Parce qu’il est devenu un phénomène de société, le cerveau est victime de son succès. Il nourrit tous les fantasmes jusqu’à devenir un objet très lucratif. Le docteur Kawashima a largement contribué à faire émerger cette question sur la place publique en diffusant en 2005 son programme d’entraînement cérébral à la base line légèrement anxiogène : « quel âge a votre cerveau ? ».

« Le jeu nous propose d’améliorer substantiellement nos capacités cognitives », affirment ses promoteurs. Depuis, l’entraînement de son cerveau est devenu un puissant moyen de faire vendre. Autrefois cantonnés aux pages des magazines dans la rubrique « Loisirs », les tests de QI, les jeux mathématiques, de mémoire ou de logique se sont invités en première page jusqu’à être l’objet de numéros spéciaux et à coloniser nos univers numériques.

Les sudokus, jeux des 7 erreurs et autres mots fléchés se sont auto-labellisés « entraînement cérébral ». On parle sans détour d’aérobie cérébral, de gym du cerveau, de mind mapping. Les salons grand public sur la santé, habituellement dédiés à la santé physique, commencent à laisser une place non négligeable à la santé mentale. On y évoque tour à tour l’amélioration de sa mémoire, de sa capacité à réfléchir plus rapidement et à mieux s’organiser dans tous les aspects de sa vie. Voire même « la possibilité de vieillir avec succès grâce au programme anti-âge X ». Les pilules amincissantes et les régimes en tout genre sont passés au second plan.
Que l’on s’en offusque ou que l’on s’en réjouisse, le cerveau est aujourd’hui une préoccupation quotidienne majeure. Et il fait vendre.

 

Dossier : Olivier Charbonnier & Sandra Enlart

Olivier Charbonnier Président de Consultant sans frontière. D.G. de Interface (Etudes, conseil et formation). Sciences Po et ESCP. Sandra Enlart – D.G. de Entreprise et Personnel (centre de ressources, conseil et formation pour les RH). A publié une dizaine d’ouvrages et participé notamment au « Traité des sciences et techniques de la formation », Dunod, 2e ed. 2007. DEES de psychologie clinique, IEP Paris. Professeur en sciences de l’éducation à l’université de Genève.

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